Les registres de la paroisse de Carleton – ou « Traquadièse », comme l’écrit Joseph-Mathurin Bourg – ouvrent en 1773. À titre de « prêtre missionnaire de la baie des Chaleurs », ce dernier signe la majorité des actes religieux qui s’y trouvent, à l’exception d’une dizaine inscrits par Antoine Chouinard.
Le registre de Carleton est d’une grande importance pour qui souhaite en connaître davantage sur ceux qui habitent de la baie des Chaleurs. Il contient surtout des actes de baptême et de mariage, puis quelques rares sépultures. Avant tout, il nomme et consigne ceux qui s’établissent dans les villages que nous habitons aujourd’hui et dont les noms sont toujours portés par la population.
À vrai dire, il ne s’agit pas des plus anciens registres gaspésiens. Deux autres registres religieux ont existé : les registres de la Sainte-Famille de Pabos, qui s’échelonnent de 1751 à 1757, et ceux de Sainte-Anne-de-Restigouche, qui commencent en 1759 mais qui se terminent en 1795. Nous examinerons peut-être ces corpus dans un prochain article. Pour l’instant, concentrons-nous sur la portion s’échelonnant de 1773 à 1790 des registres de Carleton.
Une mission pour la baie des Chaleurs
À l’exception de Sainte-Anne-de-Restigouche, Carleton est la première paroisse à se former dans la baie des Chaleurs. Néanmoins, il s’agit plutôt du centre d’une mission qui dessert plus largement les deux rives de la baie des Chaleurs. Dès 1773, le curé de cette mission, Joseph-Mathurin Bourg, dessert un vaste territoire dont Tracadièche – ancien nom de Carleton – est le « centre ».
Dans l’actuel Nouveau-Brunswick, Bourg dessert Nepisiguit (Bathurst), Rivière-Jacquet, Caraquet, Miramichi, Cocagne, ainsi que Miscou. À chaque année, il se rend dans tous ces villages et y baptise les enfants nés au cours des mois précédents (voire, des années précédentes!), en plus de célébrer des mariages. À quelques rares occasions, il se rend jusqu’à Gaspé et Rivière-au-Renard. Pour ces paroissiens gaspésiens, voyager jusqu’à Carleton représentait un défi immense. Le passage annuel du missionnaire assurait ainsi la continuité des services religieux catholiques au sein de la population.
D’emblée, à la lecture des registres de Carleton, quelques constats se présentent à nous. À partir de 1773, soit dès leur ouverture, des mentions d’individus à Bonaventure, Paspébiac, Port-Daniel, Grande-Rivière et Percé figurent dans les registres. Puisque Carleton est la seule paroisse existante, cela n’est pas surprenant. Les registres de Bonaventure ouvrent en 1771, mais deux seuls actes – l’un en 1771 et l’autre en 1772 – sont inscrits pour cette décennie; les prochains actes inscrits sont en 1792.
Quant à Paspébiac, les registres ouvrent aussi en 1792. Ceux de Percé ouvrent en 1801 et ceux de New Richmond, en 1831. C’est ainsi dire que ces registres donnent un aperçu précieux de la population pour tous ces villages avant qu’ils ne se dotent de leurs paroisses et, conséquemment, de leurs registres respectifs.
Les registres de Carleton ouvrent avec quatre actes, tous des baptêmes datés du 3 septembre 1773 : celui de Rose Babin, de François Placide Bujold, de Françoise Duguay et de Pierre Poirier.
Familles représentées
D’emblée, les premiers actes nous permettent de constater la diversité culturelle à la base de la population gaspésienne. Ces familles occupent des secteurs différents selon leurs origines.
Plusieurs familles se trouvant du côté de Pabos au temps du Régime français sont recensées dans les registres de la Sainte-Famille de Pabos; nombre d’entre elles se trouvent également dans les registres de Carleton, où elles sont documentées surtout à Paspébiac et les environs. C’est le cas pour les Duguay, Mallet, Chapados, Grenier et Huard, notamment. À Port-Daniel, et en allant vers Percé, des David, Delepeau dit La Vieille et Beaudet sont aussi présents. Toutes ces familles se trouvaient sur les lieux avant la Conquête anglaise (1758) et sont d’origines variées : Basques, Normands, Bretons, etc.
Les registres recensent évidemment un grand nombre de familles acadiennes réparties entre Tracadièche et Bonaventure. Les Alain, Arsenault, Bernard, Bujold, Babin, Barriault, Bourdages, Cormier, Comeau, Landry, Leblanc, Lebrun, Gauthier, Poirier, Richard, Lebrasseur (qui s’installera à Paspébiac), Robichaud, etc. sont présents dès l’ouverture des livres religieux.
À ces familles se rajoutent également d’autres individus aux origines variées mais essentiellement françaises, comme les Legouffe/Lecouffe, Roussy (France et Italie), Réhel, Paget, Chicoine, etc. ainsi que des personnes en provenance d’autres paroisses québécoises : Lepage (Montréal), Allard (Québec), Bourgault (Berthier-sur-Mer), etc.
Puis, suivront des personnes d’origine écossaise, irlandaise et anglaise, certaines d’entre elles faisant partie des Loyalistes (NDLR : il ne semble pas y avoir d’Anglais dans la série d’actes de 1773-1790). Par ailleurs, les premiers individus anglophones qui figurent dans les registres de Carleton portent les noms de Henlie (Irlande), Robinson (Écosse), Canin (Irlande), et Duthie (Écosse). Les Irlandais que l’on verra subséquemment habiteront surtout à Percé.
Joseph-Mathurin Bourg n’indique pas de famille comme étant des mi’gmaq, même si plusieurs individus descendent de personnes mi’gmaq. Il le fera après 1790.
En 1787, première inscription dans les registres d’un Américain, Jean Dickson, à Paspébiac. Il marie Elisabeth Gertrude Brasseur en 1787. La même année, mariage de George Deschmar, un soldat allemand, avec Amable Robert. Il s’agirait du seul individu allemand recensé pour les actes de 1773 à 1790.
Curiosités
Le registre comprend de nombreux actes. Soulignons-nous ici ce qui a accroché notre oeil.
- D’abord, mentionnons que puisque le missionnaire n’effectue que des passages ponctuels dans les différents villages de la baie des Chaleurs et jusqu’à Percé, de nombreux enfants se font ondoyer par différents individus en attendant la visite du prêtre. « Ondoyer » signifie de baptiser un enfant en danger de mort par une personne désignée, mais qui n’est pas un officier religieux. Parmi ces personnes qui administrent l’ondoiement, certaines le font pendant plusieurs années. C’est le cas de Charles Dugas père et Étienne Bergeron à Tracadièche. À Bonaventure, Paul Bujold, Théodore Robichaud, Joseph Arsenault et Charles Poirier dit Commis exercent ces fonctions. À Paspébiac, Louis Dunys ondoie de manière régulière entre 1773 et 1790. À Percé et environs, on ne peut passer à côté de Joseph Arbour, qui baptise provisoirement des dizaines d’enfants.
- Le premier enfant illégitime à apparaître dans le registre est Marie Magdelaine, fille illégitime née à Grande-Rivière le 20 janvier 1773 de « Marie-Thérèse la Vieille, fille âgée d’environ 18 ans; le père est inconnu ». En 1776, Joseph-Mathurin Bourg baptise cet enfant, tout comme Louise et Élisabeth, deux enfants illégitimes de Catherine Chicoine; l’un des deux pères est inconnu. Louise est née à Pointe Saint-Pierre et Élisabeth, à Gaspé. Catherine Chicoine aura un autre enfant qui naîtra à Percé le 28 mars 1776 avec George Henlie.
- Nos premiers jumeaux sont Herblain et Léon Leblanc, enfants de Basile Leblanc et Marie-Victoire Bourg de Carleton, et nés le 13 avril 1787.
- Autre surprise : des noms de sages-femmes! La première que l’on voit dans les registres, c’est Marguerite Comeau, qui met au monde Marie-Barbe Barrault et Maximien Dugas en 1776 et 1777. Aussi à Tracadièche, une dénommée Anne Dugas ondoie Romain Sébastien Bujold. Dans les actes de baptême, toutefois, on indique souvent que l’enfant est simplement « ondoyé par la sage-femme », sans autre spécification.
- Le seul métier que l’on a trouvé dans ce registre est celui de Raymond Bourdages, parrain en 1775 de Raymond Poirier, né des parents Charles Poirier et Marie-Claire. On le dit « marchand de cette baye, résidant à Québec, qui a signé sur l’ancien registre »!
- Notre fait préféré? La naissance de Bernard Bernard, fils de Louis Bernard et Louise Lecouffe à Bonaventure en 1787. On aime bien aussi le nom « Jean Bon », cet individu de Percé qui clairement l’appréciait aussi, car il nommera ainsi son fils lors de son baptême de 1787.