À l’occasion de notre dernier article, qui portait sur les actes de baptême, mariage et sépultures des registres de Carleton pour la période 1773-1790, nous avions soulevé plusieurs curiosités. D’abord, pour rappel, notre examen de ce registre visait à recenser et documenter les individus « ordinaires » parfois échappés par la Grande histoire. Dans le cadre de cette mission, nous avions abordé la présence de gens issus de différentes nationalités, les sages-femmes, les noms dits, les enfants illégitimes, les professions nommées, et plein d’autres petites gemmes du genre. Continuons ainsi dans cette même lignée.
La période 1790-1821 concerne, à l’instar de la période précédente, plusieurs villages le long de la baie des Chaleurs : Carleton, Cascapédia, New Carlisle, Pointe-au-Genièvre (Newport), Pabos, Grande-Rivière, Percé, Pointe-Saint-Pierre, Barachois, et même Grande-Grave et Rivière-au-Renard. Le missionnaire en charge de la paroisse de Carleton se déplace aussi sur la rive sud de la baie des Chaleurs, notamment à la rivière à l’Anguille (aujourd’hui Eel River Bar) et à la rivière Jacquet (aujourd’hui Jacquet River).
Toutefois, contrairement à la période 1773-1790, il se déplace régulièrement vers Listuguj (alors nommé Ristigouche), dont les actes constituent plus de 30 % du registre complet. Le missionnaire se déplace aussi à Port-Daniel, Bonaventure et Paspébiac, mais ces actes sont consignés dans des cahiers à part, que nous examinerons prochainement. On voit apparaître de nouveaux lieux, aussi : New Carlisle, La Nouvelle, Maria, ainsi que Miguasha et New Richmond.
Qui habite la Baie-des-Chaleurs?
À partir de 1790, le portrait ethnoculturel de la Gaspésie se diversifie. Quelques nouveaux noms se rajoutent au melting pot déjà existant dans la Baie-des-Chaleurs. Ces nouveaux habitants proviennent de régions diverses, comme la France, l’Irlande et l’Écosse. D’ailleurs, notre lecture a permis de dégager une dizaine de noms anglophones ayant abjuré la religion protestante : Morrison, McCormick, Beack, Gilker, Pritchard, etc.
On y retrouve quelques Anglo-Normands, bien qu’ils ne soient pas nombreux, comme Gédéon Ahier. Un Allemand, aussi : Philippe Henri Stibre (parfois orthographié Estiver). Puis, ces registres confirment la présence de personnes de couleur noire en Gaspésie, ce qui a fait l’objet d’un article précédent. Qu’à cela ne tienne, rappelons le nom de ces individus : Moyse et Anne Hall, dont les enfants Henry et Louis figurent au registre (de même qu’un certain Moïse Henry et une femme nommée Salé, tous deux de couleur noire); Rose Jackson, veuve d’un certain Jacques Goreman de Nepisiguit; la famille Baptiste, qui habite New Carlisle; et le journalier Jean Dominique de Ristigouche.
Les registres incluent aussi des noms qui sont peu présents dans la population d’aujourd’hui. C’est le cas de Bob St-Fil, Senet, Allegre, Sainton, Courret, Guillet/Guillot, en plus d’une pléthore de noms anglophones.
Enfin, la présence de noms dits est moins rarissime que dans la portion du registre précédent. On trouve notamment des Guité dit Grine (Green), Daresh (Daraîche) dit Béland, Leblanc dit Bourquette, Comeau dit Claire (ou Leclair), Audet dit Lapointe, Pépin dit Lachance, Johnson dit Belly, Cyr dit Crocq, Guivet dite Dumast, Girard dit LeBreton/ Breton, Essiambre dit Sansfaçon, Desbiens dit Babineau, Deslauriers dit Babineau (oui!), Bergeron dit D’Ambroise, Courret dit Berthelot, Thouillé dit Lacombe, Lyroi dit Duplessis, et Boisellier dit Philipp.
Les premiers métiers!
Lors de notre lecture de la première portion des registres de Carleton (1773-1790), nous constations l’absence de professions listées pour les individus qui y étaient inscrits. Nous avions quelques agriculteurs, pêcheurs et sages-femmes; rien d’autre ne nous sautait aux yeux. À partir de 1790, les métiers se diversifient et se multiplient. En plus de pêcheurs et d’agriculteurs, on trouve les occupations répertoriées dans le tableau suivant :
En ce qui a trait aux sages-femmes, elles sont nettement moins nombreuses dans ce registre. Par devoir de mémoire, nommons les deux seules personnes qui y figurent : Marie Sainton et Anne-Marie Barriault. Notons aussi la présence d’un seul autre métier recensé pour une femme : celui de Marie Vienneau, dite « en service à Cascapédia » au baptême de son fils Jean-Baptiste Bergeron en 1802.
Listuguj, une mission importante
La lecture de la portion 1790-1821 des registres de Carleton permet également de constater les passages fréquents du missionnaire à Listuguj. En effet, de nombreux actes y sont enregistrés. Le tout premier acte concernant la population mi’gmaq et qui apparaît dans ce registre(1) fut enregistré à Carleton en 1795 : il s’agit du baptême de Thomas Sébastien Labove, fils de Joseph Thomas Labove et Marie-Josephte Caplan, Mi’gmaq de Nepisiguit (Bathurst). Par la suite, la majorité des personnes mi’gmaq nommées habitent à Listuguj et Gesgapegiag, bien que certaines habitent aussi Barachois, Pointe-Saint-Pierre et Gaspé. D’autres entrées
concernent des Mi’gmaq de Miramichi, Nepisiguit (Bathurst), Pockmouche, et rivière à l’Anguille, pour ne nommer que ces régions. Enfin, un mariage célébré en 1820 indique que les parents de l’époux, Louis Pierre Chege8ech, est le fils de parents Wolastoqiyik (Malécites) de « Saint-Jean ». Aucun mariage mixte n’est présent dans ce registre.
Faits divers
• Dans notre dernier article, nous avions comptabilisé de nombreux enfants illégitimes. Une vingtaine de noms figurent dans cette portion-ci du registre; nous ne les nommerons pas ici.
• La (presque) seule cause de mort évoquée dans ces registres est la noyade. Parmi les personnes ayant connu une telle fin, il y a Roch Daraiche, François Marchand, Pierre Leblanc, et le capitaine Charles Doucet de Baie Sainte Marie. En 1810, Thomas Deschouate, Mi’gmaq de Listuguj, est aussi dit « mort noyé depuis deux jours ». Celui-ci s’est vraisemblablement noyé en même temps que le jeune Noël Caplan, inhumé le même jour que Thomas. La dernière occurrence de noyade est celle de Simon Leblanc, noyé le 28 juillet 1818.
• Une autre mort tragique est inscrite au registre pour la jeune Rosalie Legouffe, inhumée le 23 août 1806 : elle aurait été « brûlée dans la maison de M. O’Hara, écuyer, le susdit jour ».
• Nous n’avons trouvé qu’un seul autre cas de décès spécifié, en 1798. Hubert Plourde, quatre ans, décède « accidentellement par empoisonnement ».
• Mention d’honneur pour celui qui fut certainement le doyen de Carleton pour quelques années : Joseph Leblanc, qui fut inhumé le 30 mars 1818 à l’âge vénérable de 104 ans!
• Le 28 décembre 1800, Frédéric Loubert et Marie Adélaïde Landry se marient à Carleton. Le curé inscrit en marge une inscription étonnante : « Nous nous sommes autorisés par nos pouvoirs à leur accorder dispense de parenté au second degré et dispense de banc pour éviter l’occasion d’un plus grand scandale ». On vous laisse chercher ce que veut dire ce « second degré »!
• Autre fait cocasse : au mariage de Gédéon Ahier, le curé indique qu’il leur a octroyé une « dispense d’honnêteté publique car l’époux avait eu promesse de mariage avec la soeur de l’épouse »!
Nous conclurons cette série dans la prochaine édition du GRAFFICI avec l’examen des prochains cahiers des registres de Carleton.
1. D’autres personnes Mi’gmaq s’y trouvent, mais elles habitent du côté du Nouveau-Brunswick.