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23 mars 2021 21 h 01

Concours d’écriture GRAFFICI ; texte gagnant de la catégorie « Français langue seconde »

GRAFFICI a récemment tenu la deuxième édition de son concours d’écriture sous l’inspirant thème « Portrait de famille ». L’activité se déroulait d’ailleurs sous la présidence d’honneur de la récipiendaire régionale du prix Artiste de l’année du Conseil des arts et des lettres du Québec 2020, Maryse Goudreau. Le concours d’écriture, organisé en collaboration avec la Ville de Paspébiac, le Centre culturel de Paspébiac ainsi que le Réseau Biblio de la Gaspésie-Îles-de-la- Madeleine, a été fort populaire. Le journal GRAFFICI est fier de vous présenter l’un des quatre textes ayant obtenu la faveur du jury cette année. Félicitations à la gagnante, Jacoba Spaninks, et merci à tous les participants!

PORTRAIT DE FAMILLE

de Jacoba Spaninks

 

Tableau 1

Juin 1954, Cornelis et Wilhelmina accueillent leur deuxième fille, leur petite famille est complète. L’arbre généalogique porte maintenant 2 jeunes branches. Les petites grandissent comme tous les enfants aux Pays-Bas. Elles découvrent le monde dans la sécurité du foyer, tout en suivant des voies différentes. L’ainée reste dans cette région qu’elle domine, car elle en comprend en grandissant tous les codes. La benjamine est plus aventureuse, elle veut connaître le grand monde. En apprenant les langues étrangères, sa préférée est le français, celle-là restera toute sa vie le fil rouge qu’elle suivra sans hésiter. La langue française, celle de Molière et de nombreux grands penseurs, va lui ouvrir de plus en plus de portes. Et c’est l’amour pour cette langue qui va la mener de plus en plus loin. Jeune adulte, elle peut considérer la première peinture achevée.

 

Tableau 2

La vingtaine, la langue française et l’amour chantent en unisson. Elle quitte sa région natale pour se fixer en Wallonie, la partie sud de la Belgique. Son arbre généalogique a porté ses fruits et une jeune branche s’est fixée sur un tronc qui n’est pas encore bien épais, mais quand même solide. Sur l’image on voit un jeune ménage, qui tente de se comprendre. C’est moins facile que l’on peut penser. Malgré des efforts de lecture, de musique et de films, le quotidien s’avère un peu plus compliqué. Le rêve de lire l’œuvre de Molière doit faire place à de nouveaux mots comme : vaisselle ou layette. La persévérance pour étudier est une belle chose, mais le quotidien prend le dessus. Il faut gagner sa vie et elle se retrouve dans un autre univers. Les différentes langues qu’elle manie l’aident à trouver un emploi. Pendant quelques années, sa vie est comme un long fleuve tranquille. Jusqu’au jour où elle se réveille. Elle prend quelques résolutions et elle décide de revenir à sa première idée : celle de la langue. Le perfectionnement : s’approprier encore mieux le Français. Et Molière ouvre un peu la porte, le théâtre l’invite, elle voit et écoute des pièces de vaudeville ou des tragédies. Peu importe, tout l’intéresse. La photo montre une femme de 40 ans avec une jeune personne, ensemble ils constituent un bel arbre feuillu.

 

Tableau 3

Quelques années ont passé, elle se trouve maintenant en Bretagne. Elle pense que la France est sa destination finale. Que souhaiter de plus : son nouvel amour a apporté à son arbre initial d’autres jeunes branches, elle peut se mettre dans l’ombre d’un arbre majestueux. Les feuillages ont une belle couleur, si l’on regarde bien, on dirait un érable. La peinture montre une famille recomposée. Des petites photos qui donnent un nom à chaque branche. Et comme dans chaque famille, il y a une photo qui s’efface un peu, mais les contours de la tête restent bien clairs et nets. Le temps passe agréablement, que peut-elle souhaiter de plus! Elle se met à réfléchir et elle se demande pourquoi elle veut toujours aller plus loin… Quand elle était jeune, la France était le but à atteindre. La culture, la gastronomie, le raffinement, tout était là. Molière n’avait pas fait défaut et elle a admiré le Bourgeois gentilhomme au théâtre. Il n’y avait plus de secrets de langue. C’était parfait.

Puis son amoureux lui a fait une proposition : le Canada et plus particulièrement le Québec. L’aventure de recommencer, de se réveiller, un autre défi. Elle n’a pas hésité longtemps, un premier voyage de découverte, un deuxième pour se fixer. Il a choisi la grande ville. Comme il connaissait le pays, elle a été d’accord. Le premier automne, elle voulait visiter la Gaspésie. Elle n’a vu que des merveilles : les paysages, les petites villes dans les creux des côtes, des gens aimables, une nourriture à s’en lécher les doigts. Toutes les pièces du casse-tête tombaient en place.

Il a fallu quelques années de voyages entre la France et le Québec. En 2011, elle était prête à s’engager pleinement. Le mariage entre le Québec et elle-même a été consommé. Au bout de 5 ans, elle est devenue canadienne. Le temps du vrai repos pouvait commencer. L’amour pour la Gaspésie ne s’est jamais démenti et ils ont trouvé une petite maison à Maria pour y cacher leur amour.

 

Le tableau est achevé : l’hiver ils balayent la neige autour de la maison et les soirs d’été, ils sont assis dans un fauteuil Adirondack, en regardant la rivière Verte couler dans la baie des Chaleurs. Ils se regardent comme seulement les gens qui s’aiment peuvent le faire. Les paroles sont superflues. La langue française a été conquise. Derrière eux, il y a un bel arbre, avec de nombreuses ramifications, qui pousse tranquillement dans une terre fertile. Le tronc a tellement épaissi qu’elle ne peut plus l’entourer de ses bras. Tous ses rêves de jeune fille se sont réalisés. La paix règne.