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Aimer le poisson facilite le déroulement d'un menu mensuel composé autant que possible d'aliments gaspésiens. Photo : Fleurdelise Dumais
23 juin 2020 9 h 50

GRAFFICI a 20 ans en 2020!

Gilles Gagné

Journaliste

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À l’occasion des 20 ans GRAFFICI, l’équipe du journal rappelle quelques-uns des reportages qui ont marqué l’histoire de la publication en générant un intérêt particulier chez ses lecteurs. Le régime alimentaire gaspésien suivi par le journaliste Gilles Gagné entre la mi-mars et la mi-avril 2009 est l’un d’eux. Il a paru dans l’édition de mai de la même année. De 2000 à 2007, GRAFFICI a été un journal culturel, avant de devenir une publication généraliste en 2007. Il a été mensuel jusqu’en 2015 avant de devenir bimestriel.

Le régime gaspésien de 2009 : un défi requérant de la planification

CARLETON-SUR-MER | L’idée de me nourrir pendant un mois avec des aliments presque exclusivement gaspésiens a été lancée en décembre 2008 quand la direction de la rédaction de GRAFFICI a consulté les journalistes pour recueillir des suggestions de sujets pour l’année à venir.

J’ai proposé ce régime parce que ça me trottait dans la tête depuis quelques années et parce que je rêvais de proposer à des amis un souper composé exclusivement d’aliments gaspésiens.

C’est en entendant ma suggestion de décembre que le directeur de GRAFFICI à l’époque, Frédéric Vincent, qui remplaçait momentanément Maïté Samuel-Leduc à la rédaction en chef, m’a demandé en février 2009 de faire l’expérience d’un régime gaspésien d’un mois.

Au printemps 2009, j’étais déjà sensibilisé depuis plusieurs années à l’importance de l’alimentation locale. Je n’avais d’entrée de jeu aucun mérite. J’agissais en premier lieu comme épicurien-gourmand, pas par chauvinisme. Je trouvais que les produits régionaux goûtaient invariablement meilleur que la nourriture trop souvent industrielle empilée sur les étagères de nos supermarchés. Mon choix était dicté par mes papilles gustatives.

Avant même de devenir journaliste en 1989, je trouvais important de parler avec les producteurs, quoique les occasions étaient généralement peu nombreuses de le faire. Des confitures, gelées, sirop d’érable jusqu’aux légumes et fruits, en passant par les œufs achetés d’amis propriétaires de poules pondeuses à Pointe-à-la-Croix, le panier de denrées régionales s’est élargi graduellement, jusqu’à occuper, en certains temps de l’année, pas loin de la moitié de l’espace du frigo, quand on compte les produits de la mer.

Il m’arrivait de blaguer en disant que parfois, j’achetais même de la nourriture produite ailleurs que dans la région, ce qui était évidemment une exagération.

J’avais aussi, consciemment et inconsciemment, l’impression de participer à quelque chose d’utile, à savoir la protection de l’autonomie alimentaire et du savoir-faire. Sans m’attarder aux théories des penseurs suggérant que Nestlé, General Food, Kraft et autres géants de l’alimentation étaient en train de prendre le contrôle d’une partie importante de l’approvisionnement mondial, je doutais surtout de la qualité de ce qui sort des compagnies motivées uniquement par le profit.

Un mois n’est pas un souper, quand on repense à mon idée originale. C’est tout un défi, d’autant plus que le faire enfin d’hiver et au début du printemps présentait une difficulté particulière; il restait assez peu de légumes ou végétaux régionaux dits d’hiver, comme les carottes, le chou rouge, le panais, les oignons, l’ail, la courge et le navet, par exemple. Il y avait bien sûr des pommes de terre en quantité industrielle, mais je n’en suis pas tellement friand. À partir d’avril toutefois, les tomates des Serres Jardin-nature étaient prêtes.

Autre élément important, je devais continuer à travailler normalement, et GRAFFICI constituait ma troisième source de travail, en matière de temps consacré. Je devais fonctionner efficacement pour The Gaspé SPEC et Le Soleil, mes employeurs principaux, tout en planifiant mon approvisionnement et en limitant les déplacements superflus pour aller chercher les denrées non disponibles dans les supermarchés. Bref, chaque sortie s’accompagnait de la question : vais-je manquer d’aliments locaux pour les prochains jours?

Je devais imposer une partie de mon régime à ma fille, qui était du reste déjà assez complice de la démarche. Je devais aussi planifier mes déplacements en fonction d’apporter ma nourriture, que ce soit pour aller voir parents et amis, ou organiser une fin de semaine de ski à Murdochville, par exemple.

J’ai eu de l’aide. Le mot s’est passé, sans utilisation de réseaux sociaux, que j’étais au régime gaspésien. Des pistes m’ont été offertes pendant tout le mois du défi, à un point tel que je n’ai pas réussi à les exploiter en temps réel. Des gens qui font pousser des fines herbes, qui ont des réserves de champignons, qui font leurs propres saucisses entre autres, bref des personnes qui ne sont pas toutes dans un circuit commercial, ont tendu la main.

Étant un client du réseau Baie des saveurs depuis le début, il y a une vingtaine d’années, et profitant de la dernière commande du printemps pour réserver le maximum de légumes disponibles, quelle ne fut pas ma surprise de trouver dans mon sac des unités de plus, dont quelques produits qui n’étaient officiellement plus disponibles comme des carottes et du chou rouge, que j’adore. Luc Potvin et Éric Giguère, des Jardins Viridis, m’ont simplement dit que l’effort entrepris valait un peu d’encouragement.

Nous avons établi quelques hypothèses de départ. Il y aurait des aliments 100% gaspésiens, les viandes de Bœuf Gaspésie, les poulets d’amis incognitos parce qu’ils n’avaient pas le droit de me les vendre, une lacune réglementaire. Il y aurait aussi des fruits de mer et certains poissons, les légumes d’hiver, quelques fruits congelés, des œufs, du miel et du sirop d’érable.

Il fallait poser beaucoup de questions dans le cas des produits de la mer, puisque mon régime s’est déroulé juste avant la saison de capture, hormis celle du crabe des neiges. Les poissonneries ont généralement des renseignements précis sur la provenance de leurs produits.

Il y avait aussi les aliments hybrides, donc cuisinés en Gaspésie mais souvent à partir d’intrants d’ailleurs, comme les pains biologiques de la région, les pâtes alimentaires, des tartes et des saucisses. Pour les produits laitiers, c’est l’hypothèse inverse qui a été acceptée; la laiterie Natrel d’Amqui est à l’extérieur de la région administrative gaspésienne, mais elle transforme le lait des fermes d’ici.

J’avais droit à des exceptions, pour des raisons pratiques, comme certaines céréales et des épices. J’ai aussi eu droit à un «joker», à une occasion de tricher, et c’est arrivé à Pâques, alors que j’ai mangé avec mes amis une fondue au chocolat, notamment avec des kiwis comme fruit. Il est difficile d’être moins local.

La nutritionniste Suzette Poirier, du point de service du CLSC à Caplan, une adepte des produits régionaux, ce qui est bon signe considérant ses compétences, m’a rassuré sur une inquiétude: le manque de verdure dans mon régime. Les carottes, oignons, navets et courges sont assez variés pour combler les besoins alimentaires associés aux légumes verts, m’a-t-elle dit.

Un facteur qui inquiète des gens quand on parle d’aliments locaux, le prix, a constitué un élément de réflexion lors de mon défi. Dans les prix relevés en mars-avril 2009, le coût était plus élevé dans une proportion variant de 9 à 18%. J’ai découvert néanmoins qu’en quelques occasions, certains aliments pouvaient coûter moins cher. Le bœuf gaspésien haché maigre notamment, coûtait 5% de moins ce mois-là.

Le poulet, bien que plus cher du kilo, revenait moins cher après la cuisson, parce que la volaille locale est moins grasse et pas gorgée d’eau comme celle achetée généralement dans les supermarchés. Quant au goût, il n’est nullement comparable.

J’ai bien mangé pendant mon «régime». Je l’ai finalement étiré sur 34 jours, et j’ai gagné sept livres, ou 3,2 kilos! Comme mon poids fluctue facilement de deux kilos en 24 heures et que je suis souvent plus lourd en forme, je ne me suis pas formalisé de ce gain.

Il ne se passe pas un mois depuis 2009 sans que quelqu’un me parle de ce régime, et me demande quand je le referai. Ça viendra.

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