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7 février 2026 11 h 50

Inverser la relation forestière ?

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LA MARTRE | Vous rappelez-vous la dernière fois que vous avez traversé une forêt ancienne ? C’est comme ouvrir la porte d’une cathédrale forestière. Il y fait souvent plus sombre, la canopée impressionne et les arbres âgés arborent leurs lichens. Au sol, se trouve un cimetière forestier où s’active la microbiologie qui construit un sol porteur d’avenir. Une jeune forêt renaît dans cette odeur forte de décomposition.

Quelle est la dernière fois que vous avez utilisé du bois ? Sûrement hier dans votre petit feu du matin qui coupe l’humidité froide de la nuit. Nous avons un attachement au bois, le son et l’odeur, lorsqu’il est coupé, façonné et brûlé. Le bois des résineux est fort et flexible pour les charpentes et les poutres. Le bois des feuillus enjolive nos planchers et nos armoires. D’autres essences permettent aux artisans de fabriquer ce qui deviendra du patrimoine familial.

Bref, nous avons développé cette relation profonde et un modèle qui se retrouve aujourd’hui, malheureusement, dans une impasse, car les conditions qui ont fait son succès par le passé sont devenues, désormais, de véritables obstacles.

Une relation historique : une forêt pour les besoins du marché

Depuis le début des temps, la forêt approvisionne les communautés pour la construction et comme source d’énergie. La petite histoire forestière gaspésienne(1) nous indique qu’à partir de 1550 jusqu’à 1750, le bois était coupé pour des fins de subsistance, surtout le pin blanc, le bouleau jaune, l’épinette, le thuya, l’orme et le frêne. Ces coupes étaient artisanales et n’apportaient pas une transformation majeure de la forêt. C’est autour de 1770 que les aménagements
forestiers de type européen s’installent. Pendant 100 ans, la Gaspésie s’est mise à fournir du bois scié – le pin blanc et le bouleau jaune – et du bois pour la construction navale britannique : le pin blanc, le bouleau jaune, le chêne rouge, l’épinette et le thuya. Vers 1880, l’industrialisation et la croissance rapide de la population américaine détournent la foresterie du colonisateur anglais vers les États-Unis pour se concentrer sur l’industrie des pâtes et du papier. C’est à ce moment que notre forêt devient aménagée de sapins et d’épinettes, perdant au fur et à mesure cette diversité d’espèces qui constituait un fondement de sa résilience aux perturbations.


La forêt gaspésienne est magnifique et a un potentiel énorme. Malheureusement, la surspécialisation vers les résineux l’a fragilisée, elle qui avait beaucoup plus de feuillus dans le passé. Photo :Julie Reid Forget

Une forêt vulnérable écologiquement

À force de couper la forêt d’un seul coup sur une large surface, et de continuer à voir croître cette même forêt problématique, le système racinaire se simplifie et devient uniforme, ne permettant pas aux arbres d’accéder à l’ensemble des richesses minérales et aquifères ou encore de retenir les eaux et les sols adéquatement. Le réchauffement climatique et ses changements apporteront des sécheresses subites et fréquentes et nous pourrions éventuellement perdre des essences boréales qui ne sauront résister à ces conditions. Avec ces durées de vie écourtées, nos forêts perdent autant leurs valeurs écologiques qu’économiques.

La Gaspésie est plus sujette aux épidémies qu’aux feux. La péninsule aura d’ailleurs connu plusieurs épidémies depuis qu’on les enregistre : de la rouille vésiculeuse du pin blanc, l’agrile des bouleaux en passant par l’arpenteuse de la pruche, sans compter les quatre épidémies de la tordeuse des bourgeons de l’épinette, dont la dernière a toujours cours.

Une composition forestière résiliente

Ces perturbations sont naturelles, mais elles sont plus fréquentes et intenses.

Ce qui semble inquiéter le plus les spécialistes est la survie même de certaines essences boréales, la majorité de notre couvert forestier. Le professeur Christian Messier de l’Institut de Sciences de la Forêt tempérée (ISFORT) se spécialise notamment en migration assistée des forêts, c’est-à-dire l’aménagement des forêts d’arbres plus adaptées au climat futur. Il note que les forêts actuelles pourraient décliner trop rapidement.

À quoi devrait ressembler la forêt du futur en Gaspésie ? Une forêt plus variée avec des espèces moins fragiles aux sécheresses et aux épidémies et globalement plus productives. On chercherait à (ré)introduire le chêne rouge, le pin blanc, l’érable à sucre, l’érable rouge, le pin rouge, le caryer et le peuplier(2).


Presque 475 ans d’histoire forestière a réduit considérablement la population de feuillus présente sur le territoire. Photo :Julie Reid Forget

Une foresterie vulnérable économiquement

De plus, l’industrie s’est mise dans une position de faiblesse face au marché. Malgré des années d’investissements directs de l’État dans l’innovation, force est de constater que les marchés ne sont toujours pas diversifiés et que la valeur ajoutée n’a pas suffisamment augmenté pour atténuer l’impact des tarifs américains. Nous sommes toujours dans la plantation de résineux – épinettes et sapins – et au sciage de première transformation, soit le bois d’oeuvre, souvent des « deux par quatre », la plupart du temps envoyés directement aux États-Unis, sans transformation secondaire. Il y a eu certaines avancées, certes, mais il demeure très difficile d’acheter un produit fini conçu au Québec, utilisant du bois du Québec, commercialisé et vendu sur le territoire et tout ça, à un prix décent. Le secteur
secondaire – la fabrication de produits manufacturés comme les charpentes, la menuiserie, les parquets, les panneaux et les meubles – devrait être déployé sur le territoire une fois pour toutes pour réduire cette vulnérabilité persistante.

Surtout, trouvons-nous de nouveaux clients : 92 % de la valeur de nos exportations est destinée aux États-Unis.

Un marché américain imprévisible déjà largement perdu

L’élection de Trump ajoute à nos malheurs : notre principal client, sur qui nous misons depuis plus de 100 ans, est devenu complètement imprévisible et nocif à notre industrie et notre forêt.

Trump dit souvent que le bois canadien n’est pas essentiel aux États-Unis. Est-ce vrai? À la fin des années 1970, le secteur agricole états-unien vivait une grave récession qui touchait de nombreux agriculteurs du Midwest. Afin de
résoudre cette crise, le Conservation Reserve Program prévoyait une subvention annuelle visant à inciter des agriculteurs à se retirer de la production agricole pour convertir les terres, notamment en plantations d’arbres. Ce programme est encore en vigueur. Tenez-vous bien, c’est 120 000 km2 de territoire agricole, soit six fois la superficie de la Gaspésie(3), qui furent convertis en plantation de pins jaunes. C’est deux fois moins coûteux de récolter dans ces États (~30 $/m3) qu’au Québec (~60 $/m3) : un terrain plus plat, sans hiver rigoureux et avec du bois accessible. Toutefois, le pin jaune est un arbre à croissance rapide et n’a pas les qualités appréciées de l’épinette noire canadienne pour la construction résidentielle.

Nous ne « gagnerons jamais la guerre du « deux par quatre » contre les États-Unis », selon Louis Dupuis, économiste et chroniqueur à Opérations forestières. Toutefois, il se croise les doigts que l’électrochoc Trump donne le courage d’entrer dans une foresterie à plus haute valeur ajoutée.

Une nouvelle relation : une industrie à l’image des besoins de la forêt

Cette idée d’inversion de la relation forestière n’est pas nouvelle, mais la relation actuelle est très difficile à changer.

La spécialisation forestière, pour l’industrie des pâtes et papier pendant longtemps et du bois d’oeuvre désormais, vulnérabilise autant l’écologie que l’économie forestière.

Pour pérenniser la forêt, il faudrait plutôt développer une industrie à partir de ce que la forêt peut fournir maintenant, et de ce qu’elle pourrait fournir dans le futur avec un climat différent. Il s’agit de laisser la forêt faire son travail d’autogénération, puis de l’assister avec des espèces ayant des adaptations variées aux menaces présentes et futures. Puis, le marché s’adapte plus rapidement à la forêt que la forêt s’adapte au marché. C’est énorme comme changement culturel et institutionnel.

Le modèle de la triade pour un équilibre forestier

Dans les stratégies d’aménagement pour le futur, le modèle de la triade a été testé et réussi en Haute-Mauricie. Ce modèle, promu par le professeur Messier, consiste à identifier des territoires selon les types d’aménagement les plus porteurs pour l’industrie et les plus porteurs pour la protection, notamment en respect des valeurs locales, régionales et des Premières Nations. Il s’agit de protéger une portion du territoire, soit des aires protégées sur environ 30 % du territoire, sans coupe forestière; puis, de récolter 70 % selon des stratégies multiples. La majorité (~50 %) suivrait un modèle de récoltes forestières conciliées avec les autres usagers et une plus petite portion du territoire (~20 %) suivrait un modèle plus intensif pour maximiser la production de bois et en diminuer les impacts ailleurs. Le projet de loi 97 déposé par le gouvernement Legault en avril 2025 aura dénaturé ce concept à un tel point que même l’industrie forestière a compris que la localisation de ces lieux productifs exigeait un processus plus participatif(4).

Les villages côtiers et leurs arrières-pays forestiers

Quand on pense à ce modèle de triade, on imagine aussi ce modèle des réserves de biosphère pour lequel la Gaspésie se qualifierait tellement elle est unique et belle(5). Ces réserves prévoient aussi trois zones : une zone occupée par l’humain – le noyau villageois côtier et ses pourtours – une zone tampon pour certaines activités économiques sans toutefois trop occuper le territoire et une zone de conservation stricte. Pour la Gaspésie, nous pourrions imaginer une forêt villageoise esthétique, pour non seulement maximiser la valeur de nos propriétés, mais aussi pour nous protéger des vents, de l’érosion et des feux. Ensuite, derrière le village, à quelques kilomètres, des activités forestières plus intensives peuvent être pratiquées, notamment la plantation de forêts mixtes avec de nouvelles espèces mieux adaptées aux perturbations. Elles seraient assez proches pour être rentables, mais assez loin pour préserver l’esthétique villageoise. Enfin, le haut massif gaspésien deviendrait une zone de reconstitution de forêts anciennes pour véritablement soutenir la biodiversité.

Le courage d’investir autrement dans la forêt

Vous comprendrez que ce n’est pas une mince affaire que d’inverser cette relation. À la fin de l’été 2025, en réponse aux tarifs américains, le gouvernement canadien a injecté plus de deux milliards de dollars additionnels demandant à l’industrie forestière de se transformer. Et si c’était le modèle de soutien à l’industrie qui n’était pas porteur d’innovation ?

Comme vous le verrez dans le portrait sectoriel du journaliste Gilles Gagné, notre région est restée essentiellement au niveau primaire, sans transformation du bois, ce qui la rend très vulnérable aux tarifs. La Gaspésie ne veut-elle pas devenir une leader en foresterie plutôt qu’être coincée dans un modèle colonial vulnérable tout en bas de la chaîne de valeur ?

Pour protéger nos attachements à la forêt, son bois et ses emplois, organisons-nous pour inverser notre relation à la forêt et construire de la valeur.

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1. Pinna, S., A. Malenfant, B. Hébert, et M. Côté, 2009. Portrait historique de la Gaspésie. Consortium en foresterie Gaspésie–Les-Îles. Gaspé, 204 p.

2. Semaine verte (2021). Christian Messier, Nos forêts.

3. Louis Dupuis (2025), Nous ne gagnerons jamais la guerre du 2X4, Opérations forestières et de scierie.

4. Semaine Verte (2025). Au sujet du projet pilote abordé par le professeur Christian Messier dans le cadre du PL97.

5. Découvrez les réserves de biosphère du Canada, Site Web de l’Association canadienne des régions de biosphère, 2026.