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Jules Bélanger passe encore plusieurs heures par jour à lire. Il est resté aussi curieux qu’au cours de son enfance.
7 février 2020 15 h 24

Rencontre avec Jules Bélanger : le bonheur du savoir et de la connaissance

Gaspé | J’ai l’immense privilège de vous amener cette fois à la rencontre de Jules Bélanger. Lors de notre échange téléphonique d’une petite heure, il m’a offert son temps en toute simplicité, répondant à mes questions avec générosité et humilité. Mais me voilà intimidée, tout de même, d’écrire un texte sur cet érudit gaspésien, ce professeur sacré «émérite» par le Cégep de la Gaspésie qu’il a lui-même contribué à fonder en 1969 et où il a «trouvé le bonheur» à enseigner la littérature jusqu’en 1987.

Il n’y a qu’à « googler » le nom de Jules Bélanger pour saisir toute la grandeur du personnage né à Nouvelle en 1929. Il était le quatrième d’une famille de 18 enfants.

Tout un premier jour d’école!

« Jeune, j’étais très curieux. J’étais tannant parce que je posais beaucoup de questions et je crois que ça devenait fatiguant pour les adultes. Mais me faire dire c’est parce que… ça me fâchait terriblement », se souvient l’homme avant de raconter qu’il a eu la strap à sa première journée d’école, justement parce qu’il était curieux… de voir laquelle des règles, entre la sienne et celle de son copain de classe, était la plus solide.

« La règle de mon ami a cassé et un éclat de bois s’est retrouvé dans les cheveux d’une jeune fille devant nous qui a crié… Vous imaginez! »

La strap le premier jour. Puis, en arrivant après le diner, la maîtresse annonce que les enfants resteraient plus longtemps après la classe, pour une piqûre! « J’ai pleuré et résisté. Ma grande sœur a dû venir me consoler. Le soir, je ne voulais plus jamais aller à l’école. Heureusement, ça m’a passé », raconte M. Bélanger avec un rire dans la voix.

Encore aujourd’hui, retraité, M. Bélanger occupe la plupart de ses journées à apprendre. « Ma vie, c’est une vie de lecteur maintenant. Je lis cinq ou six heures par jour. Je suis aussi curieux que quand j’étais petit gars… Et, heureusement, pas un livre ne se contente de me répondre « parce que… »

De la médecine à la littérature

Enfant, le petit Jules se destinait à la médecine… Il raconte qu’il y avait un médecin, à Nouvelle qui s’engageait beaucoup auprès de la jeunesse et de la communauté. « C’était un modèle et je voulais faire comme lui », lance l’homme qui opta plus tard pour les arts et lettres, la philosophie et la religion.

C’est que, alors qu’il faisait son cours classique, d’autres modèles se sont pour ainsi dire imposés à lui.

« Il y a eu cette perception d’un bonheur de vivre chez mes professeurs du cours classique, les prêtres des Clercs de Saint-Viateur, cette communauté dédiée à l’éducation. Cet exemple m’a amené à penser que je pourrais peut-être, moi aussi, trouver mon bonheur à les imiter dans leur choix de vie. »

Un cursus impressionnant

M. Bélanger est bachelier ès Art de l’Université Laval et en théologie du Holy Heart Seminary de Halifax, d’une licence en lettres, d’une maîtrise en philosophie de l’Université Laval, ainsi que d’un doctorat en littérature de l’Université de Rennes.

Après ses études, l’évêque l’a nommé vicaire à la cathédrale de Gaspé. Après quelques mois, le même évêque a cru bon de l’envoyer enseigner.

C’est ainsi qu’il enseigna le français et le latin au séminaire de Gaspé, de 1958 à 1969, avant de présider le comité d’implantation du Cégep de la Gaspésie et des Îles où il enseigna la littérature jusqu’en 1987.

« Tout le monde avait le droit de parler dans ma classe. Mais un à la fois », dit celui que le Cégep de la Gaspésie et des Îles a honoré en tant que « professeur émérite ».

Fier Gaspésien

Passionné d’histoire, Jules Bélanger a été à la tête de la Société historique de la Gaspésie de 1977 à 1995 et il a vu personnellement au développement du Musée de la Gaspésie. C’est aussi lui qui a mis en place la Fondation de la Société historique de la Gaspésie. Il a également coécrit le livre Histoire de la Gaspésie avec Marc Desjardins et Yves Frenette.

« Je crois que c’est mon doctorat en histoire littéraire qui m’a donné le goût de l’histoire. Et je constatais que la Gaspésie n’avait pas d’histoire écrite. Je me suis donc, avec d’autres, attelé à la tâche, et ça a donné Histoire de la Gaspésie (1981). Ensuite, toutes les régions du Québec ont emboîté le pas. Elles ont toutes aujourd’hui un livre du genre, faite sur le même modèle. »

« Je pense à tous nos grands-pères et arrière-grands-pères. Ils ont eu des vies difficiles… Je me disais que, si on avait une histoire qui raconte tout ça, nos gens d’aujourd’hui seraient fiers de ce que leurs ancêtres ont vécu… Je voulais leur donner la fierté et l’énergie pour améliorer le sort de la Gaspésie en s’inspirant du passé. »

De même, dans la foulée de son désir de donner de la vitalité à sa région, l’homme de lettres s’est largement engagé dans le développement des médias d’ici. Il a participé à la fondation de l’hebdomadaire Le Pharillon et il a intégré le conseil d’administration de Radio-Gaspésie, à ses débuts, et celui de Radio-Québec, maintenant Télé-Québec.

Honneurs et distinctions

Docteur honoris causa de l’Université Laval et de l’Université du Québec à Rimouski, officier de l’Ordre national du Québec, Jules Bélanger a reçu la médaille d’argent du lieutenant-gouverneur et cumule les mentions et distinctions tant en Gaspésie qu’à l’échelle nationale.

Laquelle de toutes ses distinctions lui a fait le plus plaisir? « Elles m’ont toutes touché. Choisir, c’est exclure vous savez… Mais, je dirais que l’Ordre national, ça m’a particulièrement ému. »

Message à la jeunesse

Confiant en l’avenir de la région, constatant entre autres que des jeunes reviennent vivre et travailler ici, le passionné d’éducation déplore toutefois le taux de décrochage élevé et il a souhaité terminer notre entretien avec un message que monseigneur François-Xavier Ross transmettait en son temps.

« Il y a encore beaucoup de choses à faire. Mais il faut commencer par l’intelligence », disait Mgr Ross. « Moi, je dirais à tous les jeunes et à leurs parents, que, le plus bel héritage c’est la scolarisation. »

« Je crois que le bonheur est dans la réussite de la connaissance. Et j’invite les jeunes à persister malgré les difficultés. Lâcher l’école, ça rétrécit l’avenir et l’horizon. Et parmi toutes les matières, la plus importante est le français. La qualité de la langue est un outil puissant pour toutes sortes de causes, peu importe le métier. Si on s’exprime correctement, on a du pouvoir », conclut l’homme, sagement.

En novembre 2016, Jules Bélanger est devenu le premier Gaspésien à recevoir le prix Gérard-Morisset, la plus haute distinction québécoise en matière de protection du patrimoine. Il a notamment rejoint l’anthropologue Serge Bouchard, l’historien Jacques Lacoursière, le muséologue John Porter et l’architecte Phyllis Lambert à titre de récipiendaires. Il était accompagné pour l’occasion de France Côté, Nathalie Spooner, alors directrice du Musée de la Gaspésie, et de l’avocat Lionel Bernier, qui avait mené dans les années 1970 la bataille pour les expropriés de Forillon.