Moukda et Linda Forest entretiennent un vaste inventaire de fleurs sauvages autour de la boutique du Rucher des framboisiers.
MARIA | Les soeurs Linda et Moukda Forest, maintenant propriétaires du Rucher des Framboisiers, à Maria, se voyaient depuis quelques années prendre la relève de leur père John. Profondément ancrées dans l’entreprise depuis leur enfance, elles ont toutefois dû la gérer in extremis à la suite du départ imprévu du paternel, le 26 décembre.
Près de neuf mois plus tard, elles démontrent beaucoup d’aplomb et de confiance en l’avenir malgré quelques défis, dont un, majeur, qui se trouve hors de leur contrôle : la menace mondiale qui pèse sur les abeilles, en raison de l’utilisation massive de pesticides, en premier lieu les néonicotinoïdes.
« Les abeilles, on connaît ça. J’ai souvenir qu’à cinq ans, ma soeur prenait des abeilles avec ses mains », précise Moukda.
« Les abeilles, c’était sa vie, à notre père. Quand j’étais jeune, on allait à Montréal faire la tournée des boutiques où il vendait son miel. On l’accompagnait dans son quotidien, dans la production et la vente. On est vraiment familières avec le monde des abeilles. Notre père a produit du miel pendant au moins 45 ans », enchaîne Linda, de deux ans et demi plus vielle que Moukda.
Le transfert de propriété entre John et ses enfants, incluant son fils Panya Thaithaisong, vice-président de l’entreprise, n’était pas amorcé lors de son décès.
« Il est parti rapidement. Si on avait su, on se serait arrangées autrement. On a toujours étés passionnées par le miel, ma soeur et moi. C’était là-dedans qu’on évoluait. On étudiait les caractéristiques du miel en Gaspésie, parce qu’on mène un autre projet, et on préfère ne pas en parler pour le moment, mais ça concorde parfaitement avec nos passions. Notre père était aussi passionné par notre projet. On le fait en parallèle. Ça fait cinq ans qu’on travaille là-dessus, On en parlera quand il sera prêt », précise Moukda Forest.
Allier continuité et changement
Moukda, Linda et Panya doivent maintenant relever le défi de préserver les éléments forts du Rucher des framboisiers, souvent désigné comme les « Miels Forest », et assurer la transition dictée par de nouvelles réalités.
« Je pense que l’un des principaux défis, c’est qu’on fait de moins en moins de miel à cause des pesticides. Les abeilles sont en voie de disparition. On a dû dire non à plusieurs clients cette année parce qu’on n’a pas assez de miel. Quand j’étais jeune, mon père faisait 100 barils de miel par année. L’an passé, on en a fait 25. On est conscientes de ça », souligne Linda.
Moukda abonde dans le même sens. « C’est notre plus gros défi. On reprend une entreprise qu’on aime profondément. C’est surtout une entreprise qui nous représente bien. On a de grands objectifs, comme protéger l’environnement, qui influence notre production. On veut sensibiliser la population à propos des circonstances en 2026 que provoque l’agriculture moderne. Ça vient vraiment affecter l’entreprise. On doit réussir à faire survivre l’entreprise avec les mortalités d’abeilles. On a déplacé nos ruches de Bonaventure, à cause des graines [semences] enrobées de pesticides. »
« Ces pesticides contiennent des néonicotinoïdes. Ils sont très présents sur certaines fermes », appuie Linda, à propos d’un groupe de pesticides utilisés en agriculture pour protéger les cultures contre différents insectes.
Le mot néonicotinoïdes renferme « nicotine », ce qui suggère une certaine conception du dommage infligé aux abeilles butinant sur les fleurs de ces champs.
« Un grand défi, c’est de s’adapter à 2026. Notre père, à 75 ans, vivait une réalité complètement différente de celle d’aujourd’hui. Il faut ajuster les prix du marché », précise Moukda, en sous-entendant qu’il y aura parfois des ajustements de prix à la hausse.
La baisse du volume de miel a aussi eu pour effet de mettre un terme à la production d’hydromel, il y a quelques années. Il en reste toutefois un petit inventaire à la boutique de l’entreprise, où Moukda et Linda vendent uniquement les produits maison, à l’exception de la gelée royale.
Renforcer l’état des abeilles
Le troisième grand défi du Rucher des framboisiers consiste à assurer la résistance des abeilles contre les maladies, le varois – un ver dévastateur – et l’hiver canadien.
« Le climat a beaucoup changé. Ça veut dire placer les ruches aux bons endroits », soulignent les soeurs Forest, qui complètent souvent les phrases de l’une et de l’autre.
« On place beaucoup de nos abeilles à Nouvelle. L’espace est grand et la nature est très présente. Les abeilles performent vraiment bien là-bas. Elles produisent beaucoup et elles sont fortes. Plus tu les places dans un environnement naturel, plus elles performent. Les abeilles produisent en fonction des conditions de la planète. Ce sont des insectes sensibles et si elles partent, d’autres insectes vont disparaître », disent Moukda et Linda.
La mise en marché, dans un contexte de volume en baisse et d’un produit connu, dont la renommée dépasse les frontières de la Gaspésie, est moins préoccupante, bien que les soeurs Forest prennent bien soin d’affirmer l’authenticité de leurs produits.
« On s’occupe de la Baie-des-Chaleurs, puis on fait le tour de la Gaspésie quelques fois par année. On vend seulement notre miel. Il n’est pas coupé avec d’autres produits, qu’on ait une bonne ou une mauvaise année en production […] C’est typiquement gaspésien; ça vient de notre terroir », disent-elles fièrement.
Elles gardent des points de vente à Montréal et à Québec, mais au fil des ans, le marché de certaines villes de taille intermédiaire a dû être suspendu.
Linda, Moukda, Panya et leur mère, Panyong, qui joue un rôle plus effacé mais encore précieux, sont appuyés dans leurs efforts par quatre ou cinq employés saisonniers.
« Les tâches sont nombreuses. Il y a l’extraction du miel, le traitement des ruches, nourrir et prendre soin des abeilles, les déplacer selon les conditions, pas trop à l’ombre, pas trop au soleil. Ce sont des abeilles domestiques », précise Moudka.
Comment voient-elles l’avenir? « Je trouve que c’est juste le début d’une belle aventure. Il y aura des opportunités, on voit des portes ouvertes. Nous sommes jeunes », note Linda.
« Il y a beaucoup d’aspects qui nous rejoignent dans l’entreprise. On aime beaucoup manger bio, on aime la planète. En Gaspésie, c’est quelque chose qui n’est pas assez exploré, mis en lumière, valorisé, je trouve. Il faut valoriser l’agriculture, les artisans, les gens qui travaillent la terre tout en protégeant l’environnement. On est décidées à faire connaître nos valeurs à nos abonnés sur les réseaux sociaux », conclut Moukda.