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17 juillet 2020 9 h 18

Comment les Gaspésiens voient-ils l’après-pandémie? Partie 2/3

Lila Dussault

Journaliste

Gilles Gagné

Journaliste

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La pandémie de la COVID-19 cause bien des ennuis, petits et grands, à une partie importante de la population gaspésienne. Elle force aussi la réflexion. Combien de fois avons-nous entendu dire, depuis la mi-mars, que « le monde ne sera plus jamais le même » ? Le déconfinement des gens et le décloisonnement des régions suggèrent un possible retour à de vieilles habitudes, mais qu’en disent les Gaspésiennes et Gaspésiens ? GRAFFICI a demandé à des citoyens d’âge divers, de 10 à 83 ans, ce qu’ils pensent des formes diverses que pourrait prendre l’après-pandémie, que cette période survienne bientôt ou plus tard.

Il faut développer de nouveaux réflexes

BONAVENTURE | Anaé Tremblay-Bourque, de Bonaventure, espère que la crise de la COVID-19 aura fait réaliser aux individus et aux gouvernements que leurs réflexes devront changer pour rendre vivable l’après-pandémie.

« Si j’avais le droit de nous dessiner un monde post-pandémie, je le créerais pour nos enfants, pas dans le sens « plein de couleurs et de desserts comme plat principal », non. Plutôt en prenant soin du monde, de notre monde, des nôtres. Il faut que chaque décision prise, par nos gouvernements ou par l’individu, le soit en fonction des générations futures », précise cette femme de 24 ans.

Travailleuse de milieu auprès des jeunes de 15 à 24 ans de la MRC Avignon, Anaé Tremblay-Bourque participe aux mouvements populaires écologistes. Elle a fait une intervention remarquée le 27 septembre 2019 à New Richmond lors d’une manifestation en lien avec la Grève mondiale pour le climat. Depuis, sa réflexion s’aiguise.

« La pandémie l’aura prouvé, nous sommes dépendants. Pour le meilleur et pour le pire. Le pire nous fait comprendre que, si nos frontières sont fermées, si notre pays est coupé du monde, on manque de fruits, de produits fins, d’équipement médical, de médicaments. Le meilleur nous montre au contraire qu’on dépend de nos interactions humaines, de nos proches, qu’en se soutenant, en voulant s’aider en temps de crise, on crée une communauté forte qui fait disparaître la notion d’individu », dit-elle.

« Repenser le monde pour les enfants, ce n’est pas exclure les autres tranches d’âge, en les laissant par exemple être négligées en CHSLD. C’est agir avec bienveillance, avec tous, comme on le ferait pour un enfant qui apprend à marcher. Et de bienveillance, l’après-pandémie devra en être remplie », nuance Anaé Tremblay-Bourque.

La pandémie aura peut-être eu le mérite de nous faire voir un sens des priorités. « Il faudra rééduquer nos politiciens comme on le ferait avec nos enfants. Doucement, avec patience et persévérance. Leur apprendre l’importance de l’autonomie alimentaire entre autres, sans se couper du monde », poursuit-elle.

Anaé Tremblay-Bourque opte pour « la décroissance, pour aller moins loin, mais plus longtemps, tous ensemble ». Elle choisit « la gratitude de l’essentiel, la culture qui nous fait vibrer, le personnel médical qui nous soigne, le service à la clientèle qui nous permet de nous nourrir et de nous plaindre. »

Elle a vu sa Gaspésie adopter des « initiatives humaines, locales et rapides pour soutenir sa communauté », mais elle reste inquiète. « Aurons-nous le même degré de mobilisation pour la crise environnementale qui se déroule devant nos yeux ? Je l’espère. »

Elle balance entre espoir et réalisme. « Ça va prendre une crise environnementale pour changer les choses, j’en ai bien peur : une grande vague de chaleur, une énorme tempête. Il faut pratiquement que la liberté individuelle soit atteinte, comme forcer un déménagement, pour bouger. On le voit avec le projet de loi 61 et la relance économique du gouvernement Legault. On a coupé les mesures de protection environnementales pour tenter de le faire approuver. »

Texte de Gilles Gagné


Anaé Tremblay-Bourque balance entre l’espoir et le réalisme devant ce qu’elle voit depuis mars. « Des gens sont morts et ça n’a pas changé grand-chose, quand on regarde ce qui se passe avec la relance », dit-elle.
Photo : Louis Tremblay

 

Accueillir la différence

SAINT-MAXIME-DU-MONT-LOUIS | Christine Normand, trentenaire et mère de famille, espère que la pandémie mettra en lumière la position avantageuse des régions par rapport aux villes quand vient le temps de faire face à une crise de cette ampleur.

Originaire de la Côte-Nord, élevée à Matane et résidente de Saint-Maxime-du-Mont-Louis depuis plus de dix ans, cette femme expressive et enjouée raconte en entrevue à GRAFFICI son amour des paysages et de la chaleur gaspésienne. « Le côté communautaire, c’est pour ça que le confinement n’a pas été si difficile; grâce aux grands espaces et parce que l’on connait nos voisins », souligne-t-elle.

« Sérieusement, ce que je souhaite pour le Québec au complet, c’est un exode des centres vers les régions », ajoute-t-elle en souriant. Agente à la mobilisation pour le Service d’accueil des nouveaux arrivants de la MRC de La Haute-Gaspésie, elle est aux premières loges pour remarquer l’arrivée de plusieurs nouvelles personnes sur le territoire. « En ce moment, il y a beaucoup de maisons qui se vendent à des gens de l’extérieur […] et de demandes sur notre page Facebook de logements à louer. Ça n’était jamais arrivé avant ! », s’étonne-t-elle.

Pour accueillir ces futurs Gaspésiens d’adoption, celle qui est mariée à un homme d’origine ghanéenne espère que la méfiance de l’autre, résultant selon elle des mesures de distanciation sociale, ne perdurera pas. Elle fait notamment référence à « la peur du nouvel arrivant, qui est encore plus l’Autre avec un grand A parce qu’il vient d’ailleurs, sans compter celle des immigrants ».

Télétravailler hors des grands centres
Selon Mme Normand, la démocratisation du télétravail pendant la pandémie joue probablement un rôle dans l’arrivée de nouveaux arrivants en Haute-Gaspésie. « On s’affichait déjà comme une destination pour ceux qui travaillent autrement  : les traducteurs, les travailleurs autonomes, les gens qui œuvrent comme graphistes à distance, etc. Maintenant, la majorité des gens qui arrivent en télétravail, ce sont des fonctionnaires. » Des espaces de travail partagés, comme il s’en développe à plusieurs endroits en Gaspésie, pourraient d’ailleurs, à son avis, favoriser l’établissement en région.

Axée sur la famille
Maman d’une petite fille d’un an et demi et enceinte de jumeaux, la Mont-Louisienne souhaite se concentrer davantage sur son foyer. « Je pense que beaucoup de familles se sont rapprochées pendant le confinement », observe-t-elle. « Avec la garderie, on manque de temps, c’est comme si on ne les élevait plus, nos enfants. On va les chercher, puis c’est le souper, le bain. Moi, la pandémie, ça m’a permis de passer plus de temps avec ma fille. » Elle entretient d’ailleurs un espoir, celui d’une plus grande flexibilité des employeurs pour encourager la conciliation travail-famille.

« Venez jardiner en région, on a de l’espace », invite Christine Normand. « Venez acheter des arbres fruitiers, profiter du plein air. Je pense que ça ferait du bien à tout le monde, un retour à la terre. »

Texte de Lila Dussault


Christine Normand et sa fille Estelle, photographiées derrière leur maison à Saint-Maxime-du-Mont-Louis.
Photo : Lila Dussault

 

Cultiver la gratitude

CHANDLER | Pour Kim Poirier, résidente de Chandler et enseignante au primaire, la crise de la COVID-19 est une occasion pour les Gaspésiens de se souvenir de leur identité chaleureuse et surtout, de privilégier la gratitude plutôt que la peur, dans les choix de l’après-pandémie.

« Souvent, les gens attendent d’avoir une grosse maladie pour commencer à vivre. […] Là, ça s’est passé pour tout le monde en même temps », explique cette ancienne bénévole pour l’Association du cancer de l’Est du Québec qui a parcouru le chemin de Compostelle en 2015.

« Je pense que le fait que tout se soit arrêté, ça permet de voir que parfois, on prend des choses pour acquis dans la vie, des choses aussi simples que d’avoir la liberté de visiter nos amis et nos parents. […] Si on pouvait juste garder un sentiment de gratitude pour tout ce qu’on a, parce que ça peut s’arrêter n’importe quand, finalement. »

« Des hommes pareils »
Cette quarantenaire remarque que la pandémie a permis de réhumaniser la planète en ramenant les gens sur un pied d’égalité : «  Tout d’un coup, l’humain redevenait l’humain et même les personnes qui étaient les plus riches au monde n’avaient pas plus le droit de visiter leur famille ». Très active sur les réseaux sociaux, elle a d’ailleurs, au début de la pandémie, interprété au piano une chanson de Francis Cabrel afin de rappeler que « nous sommes tous « Des hommes pareils » ».

Mme Poirier souligne également l’importance de partager la compréhension, plutôt que la crainte, particulièrement sur les réseaux sociaux. « On voit comment la contagion de la peur a été beaucoup plus présente que celle du virus pendant la pandémie. Moi, je tente par mes messages d’avoir un discours de bienveillance. J’essaie d’être contagieuse à ce niveau-là. »

Identité gaspésienne : garder le cap sur l’accueil
Pour l’après-pandémie, elle souhaite que la Gaspésie se souvienne de son identité de terre d’accueil ainsi que de l’importance du tourisme. « J’aime cette proximité-là. J’aime avoir des gens d’ailleurs qui viennent et qui me racontent leurs histoires. Je pense que la Gaspésie devrait rester un endroit où il fait bon vivre, qu’il fait bon visiter, un endroit sécuritaire où les gens sont les bienvenus. »

S’engager, qu’ils disaient
Grandement engagée socialement, Mme Poirier souhaite voir fleurir un esprit plus communautaire dans son environnement. « Souvent, ce que l’on voit, c’est que ce sont les mêmes personnes qui s’impliquent dans les petites communautés  », observe-t-elle. Or, cette dernière espère voir « des gens plus tolérants, plus portés à aider leur voisin, à faire attention à la beauté de leur ville, à moins polluer, à être plus souriants ».

La Gaspésienne rappelle que le bonheur n’est pas quelque chose d’individuel : « Si je suis la seule personne heureuse dans ma ville, ultimement, je ne serai plus si heureuse que ça. Mais si j’embellis ma maison, que ça donne le goût au voisin d’embellir sa maison et que ça donne le goût à l’autre voisin aussi, éventuellement, tout le monde va être plus beau. »

Texte de Lila Dussault


« Si on pouvait juste garder un sentiment de gratitude pour tout ce qu’on a, parce que ça peut s’arrêter n’importe quand, finalement » -Kim Poirier
Photo : Lila Dussault

 

Nous pouvons modifier nos habitudes

LISTUGUJ | Karen Martin, de Listuguj, souhaite que notre société industrielle réalise le plus vite possible que l’après-pandémie peut se caractériser par des conditions de vie bien plus durables pour les êtres humains et leur environnement.

Originaire de Gesgapegiag, mère de trois enfants et enseignante de langue mi’gmaque établie à Listuguj depuis 2005, Karen Martin, 44 ans, espère revoir les changements adoptés à la hâte en mars par le public, mais elle souhaite que ces changements seront motivés par un autre événement qu’une catastrophe.

« J’ai remarqué comment tout s’est arrêté. Nous pouvons donc nous adapter. Nous venons de le faire. Ça va bien aller ? Nous sommes mieux de garder cette perspective en tête parce que ça va arriver de nouveau, ce genre d’événement. J’ai vu beaucoup de peur durant cette période, une peur parfois assourdissante, mais nous nous sommes ajustés », dit-elle.

Karen Martin trouverait dommage que la crainte et les récents efforts mis de l’avant ne deviennent pas des sources de motivation pour changer profondément. « Nous avons bâti une certaine confiance et la foi à l’effet que nous pourrons changer les choses. Nous avons vu beaucoup de bon et un petit peu de mauvais. Personnellement, j’ai bénéficié de générosité. Ma mère a été hospitalisée pendant la pandémie et je ne pouvais faire mon marché. Des gens nous ont livré de la nourriture pendant ce temps », dit Mme Martin.

Ce qu’elle observe depuis le décloisonnement des régions ne la rassure toutefois pas. « Nous devons réduire notre consommation. Ce qui se passe depuis le début de la pandémie est un symptôme de ce que nous faisons à la planète. Les gens montrent de l’apathie face à ce qui arrive, comme s’ils ne pouvaient rien changer. C’est décourageant », décrit-elle.

« Il y a d’autres éléments naturels qui prouvent le dérèglement. Il fait 100 degrés (Fahrenheit) au cercle arctique en Russie. C’est vers ça que nous nous dirigeons si nous ne changeons rien. J’ai peur que nous attendions d’autres pandémies avant de bouger. C’est la pessimiste en moi qui parle. Je trouve terrible que ça ne semble pas avoir provoqué de plus profonds changements. Avons-nous besoin d’avoir encore plus peur ? Les feux en Australie, les vagues de chaleur, la pandémie, tout ça en si peu de temps; c’est effectivement épeurant ! C’est comme si notre égoïsme, notre compétitivité nous empêchaient de réévaluer notre façon de voir nos ressources », conclut-elle.

Texte de Gilles Gagné


Karen Martin constate, d’une part, que la société a pu s’adapter à toutes sortes de changements depuis mars dernier, mais que les gens n’ont probablement pas eu assez peur pour effectuer des modifications durables.
Photo : Gilles Gagné

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