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Économie
8 juin 2023 11 h 14

Dossier partie 4/5 – Coopératives : une solution pour les successions

Gilles Gagné

Journaliste

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SAINT-ELZÉAR | La création d’une coopérative a généralement servi à réaliser collectivement ce qu’une personne ne pouvait faire individuellement. Les exemples de coopératives abondent en Gaspésie, à commencer par les Caisses Desjardins, qui constituent depuis plus de 100 ans la principale institution financière du territoire.

Quand les employés de la station de radio CHNC ont voulu éviter la fermeture de leur gagne-pain en 2007, ils se sont unis en coopérative pour acheter l’entreprise.

Quand les gens de Saint-Elzéar ont décidé de mettre sur pied leur scierie en 1944, ils ont fondé une coopérative qui existe toujours, 79 ans plus tard.

Ces éléments poussent à plusieurs angles de réflexion, dont le suivant: comment la succession d’une coopérative s’effectue-t-elle? Si une coopérative vaut quelques dizaines de millions de dollars (M$), comme c’est le cas de l’Association coopérative forestière de Saint-Elzéar, le membre qui prend sa retraite reçoit-il l’équivalent d’un centième de cette valeur, puisqu’il y a une centaine de membres dans l’organisation?

Le nouveau membre qui le remplace est-il obligé de dénicher les 100 000 $ ou 300 000 $ qui correspondent à son « poids » dans la coopérative?

Caroline Martineau, conseillère principale en développement à la Coopérative de développement régional du Québec (CDRQ), précise que dans le modèle d’une coop, il n’existe pas de division de l’actif par le nombre de membres.

« Les parts des membres sont à une valeur nominale. La prise de valeur vient d’une rentabilité. Si on fait de l’argent avec notre modèle d’affaires, il faut se poser à chaque année la question : est-ce qu’on réinvestit collectivement, ou est-ce qu’on prend notre part de valeur, qu’on appelle souvent la ristourne. Ce peut bien être un mélange des deux options. Ce qu’on ne redistribue pas fait partie du patrimoine collectif. Le membre qui prend sa retraite est généralement remplacé puisqu’il faut que l’ouvrage se fasse. C’est une entreprise
démocratique. Ça fonctionne comme vous voulez que ça fonctionne. La valeur de la part sociale, c’est plus souvent autour de 5 000 $ », explique Caroline Martineau.

Avec une centaine de membres, la direction de l’Association coopérative forestière de Saint-Elzéar est habituée à traiter de succession des détenteurs de parts sociales, souligne son directeur général, Christian Bourdages.

« On a instauré un plafond de 10 000 $ pour la part sociale d’un membre. Pour payer cette part, les membres contribuent en fonction d’une déduction de 5 % de leur salaire jusqu’à l’atteinte des 10 000 $. Cinq ans plus tard, on offre au travailleur qui a joint la coop la possibilité qu’il reçoive [pendant trois ans] un remboursement d’un tiers de sa part sociale. Donc, après trois ans à partir de ce point, sa part est remboursée pour atteindre les 10 000 $. Quand on commence à rembourser la part sociale, on offre aussi au membre de la transformer en REER [Régime enregistré d’épargne retraite] à son nom », précise M. Bourdages.

En 79 ans d’histoire, la coop de Saint-Elzéar, comme elle est généralement désignée, a vécu quelques dures périodes mais l’embellie de 2020 et de 2021 dans le bois de sciage a bénéficié aux membres qui, si on prend le concept expliqué par Caroline Martineau, ont choisi de profiter un peu des bons surplus.

« On a vécu en 2021 la meilleure année de notre histoire. L’excédent redistribué a représenté 47 % du salaire des membres. C’est une somme de 2 M$ qui leur a été remise, sur un chiffre d’affaires de 50 M$ », précise Christian Bourdages.

La coopérative a vécu un nombre assez élevé de départs à la retraite au cours des dernières années mais les prochaines années devraient être plus tranquilles. « C’est assez stable. Ce ne sera pas majeur cette année. Il y a plusieurs travailleurs qui pourraient être à la retraite mais qui ne la prennent pas », conclut-il.


Le directeur général de l’Association coopérative forestière de Saint-Elzéar, Christian Bourdages, est familier avec le processus de succession des membres. Photo : Gilles Gagné

Financement de coopératives

Si une coopérative est la solution pour prendre la relève d’une entreprise conventionnelle comptant un ou quelques actionnaires, Caroline Martineau assure qu’il y a plusieurs façons de financer une telle avenue, malgré des mythes tenaces à l’effet que ce soit difficile.

« C’est un préjugé qu’on combat. Si vous êtes à la Banque X, le conseiller peut dire :“Ça n’a pas d’allure comme financement.” La coop ne cadre pas dans la grille Excel [un chiffrier]. Il y a une impression que c’est difficile à financer. Les partenaires en coopération ont aussi une grille Excel, mais faite différemment. Dans une coop, il n’y a pas de garantie personnelle. Le prêteur traditionnel dit : “Je n’ai rien pour m’appuyer; je
ne prête pas.” Pourtant, il y a des avantages au modèle coopératif; il y a un partage de risque. On a rarement un seul bailleur de fonds. On en a deux, trois, quatre, cinq. Personne ne prend tout le risque », précise Mme Martineau.

Sa collègue Soda Diack, coordonnatrice du secteur stratégique de reprise collective à la CDRQ, souligne que les acteurs économiques ne décèlent pas toujours l’appui que reçoivent les gens choisissant la coopérative pour assurer la succession d’une entreprise.

« Ce que je vois, c’est qu’il se crée un important écosystème autour de la coopérative. Est-ce que c’est plus difficile à organiser? Je ne pense pas, mais les gens de l’extérieur ne savent pas toujours ce qui se passe, cet écosystème qui vient en appui aux membres », dit Mme Diack.

Les taux d’intérêt en financement coopératif sont toujours plus élevés, parce qu’il n’y a pas de garantie personnelle, ajoute Caroline Martineau.

« Ce peut être 1 %, 2 %, 2,5 % de plus que le privé. Si c’est oui pour l’emprunteur, on attache le financement. Si c’est non, on va travailler avec d’autres outils, comme un allongement de la période de remboursement, le prêt-ballon, avec congé de remboursement de capital pendant 15 ans. Dans 15 ans, il y a transfert du prêt-ballon en prêt à terme. Investissement Québec prête aux coopératives, comme Desjardins, les Caisses d’économie solidaire et Desjardins Capital », spécifie Mme Martineau.

Un prêt-ballon vient souvent de la Fiducie du chantier d’économie sociale, un membre important du réseau d’investissement social du Québec, qui accorde des prêts sans garantie, souvent désigné comme du « capital patient ».

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