GRAFFICI FÊTE SES 25 ANS; LA PROTECTION DES FORÊTS ANCIENNES
UN DOSSIER DÉTERMINANT, LA PROTECTION DES FORÊTS ANCIENNES
CHANDLER | Lors de l’été 2021, GRAFFICI décide de plonger dans une histoire complexe, la protection des forêts anciennes en Gaspésie, en se servant en particulier d’un dossier qui fait la manchette depuis l’hiver 2020-2021, soit la coupe forestière annoncée dans la ZEC des Anses, dans un secteur de 210 hectares comprenant des arbres majestueux.
Cette coupe est projetée par le ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs, comme il s’appelait alors. Ces 210 hectares constituent l’équivalent de 2,1 kilomètres carrés (km2). La ZEC des Anses, une zone d’exploitation contrôlée de 164 km2, est située à tout au plus 15 minutes de route du centre-ville de Chandler.
En comptant à peine 15 minutes de marche supplémentaires, on arrive dans un milieu qui coupe le souffle. Certains des arbres situés au milieu de l’aire ciblée pour la coupe sont des thuyas d’un mètre de diamètre, vieux de 600 à 650 ans. Cette aire renferme aussi des bouleaux et des érables d’une taille remarquable, un écosystème humide, riche d’une flore et d’une faune variées n’ayant pas encore été caractérisées sur le plan biologique. Il est clair que cet écosystème particulier n’a jamais été exploité.
Si, en août 2021, la ZEC des Anses défraie la manchette, c’est d’abord parce que son directeur, Douglas Murphy, a appris un an avant qu’une coupe y a été autorisée. C’est aussi et surtout parce que Denis Michaud, agent de protection de la faune à la retraite, connaît ce territoire comme le fond de sa poche. Il l’arpente depuis 45 ans. Il a saisi au fil des ans l’importance de préserver les principaux joyaux de l’arrière-pays de Chandler.
Après avoir parlé à M. Murphy, Denis Michaud bouge. Malgré la pandémie qui fait rage par vagues en 2020 et en 2021, il montre les beautés de la ZEC des Anses à des centaines de personnes, lors de dizaines de visites sur le terrain.
Une division de l’organisation citoyenne Solidarité Gaspésie est formée pour adopter la cause. La Ville de Chandler met aussi son poids dans la mobilisation, puisque la ZEC est située dans ses limites municipales, et la MRC du Rocher-Percé suit peu après.
Profanes comme experts s’entendent sur ce qui s’avère à l’évidence un trésor de la nature. Le ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs suspend les travaux pendant que des experts se rendent sur le terrain pour documenter des rapports qui confirmeront à la fin de 2021 et au début de 2022 que la zone ciblée dans la ZEC des Anses mérite une protection.
Un dénouement allant dans le bon sens Quatre ans et demi après le dossier paru dans l’édition de septembre 2021 de GRAFFICI, Denis Michaud est plus confiant que jamais de voir les 210 hectares menacés de coupe il y a cinq ans être sauvés à long terme. En fait, ce sont 60 des 164 km2 de la ZEC des Anses qui deviennent une réserve de biodiversité .
« Ce qui est intéressant, important dans cette affaire, c’est qu’on a solidifié la protection de 60 km2, lors de l’adoption de l’arrêté ministériel du 8 mars 2024 », résume M. Michaud.
Avec Louis Babin, aménagiste de la MRC du Rocher-Percé, il a déterminé les contours du territoire à protéger.
« C’est bien plus grand que ce qu’on avait prévu », note aussi Denis Michaud. De 2021 à 2024, il s’est en outre inquiété que des droits miniers diminuent la superficie englobant des espèces rares, tant du côté végétal que du côté animal.
« Des compagnies ont acheté des claims [droits] miniers en novembre 2021. Ça amputait une bonne partie du territoire qu’on voulait protéger. En novembre 2025, venait l’échéance des claims. J’ai vérifié; les claims ne décollaient pas. Ils apparaissaient toujours comme actifs sur la carte. J’ai appelé le ministère des Ressources naturelles pour signaler la situation. Au bout de trois semaines, j’ai encore regardé la carte, et ils avaient “décollé”. Le design de la limite qu’on avait dessinée est redevenu la zone à protéger », explique Denis Michaud.
La mobilisation populaire et la couverture médiatique ont joué un rôle important dans la protection de la ZEC des Anses. « On a reçu l’appui de la Société pour la nature et les parcs, la SNAP et du Conseil régional de l’environnement, il y a eu les débats politiques, et ça a fonctionné! », souligne M. Michaud.
Des Autochtones de Gesgapegiag, dont Jeremy Jerome, ont visité les lieux. L’artiste Bruno Mainville y a réalisé un projet éducatif avec des étudiants de l’école secondaire du Littoral à Grande-Rivière, pendant que la cinéaste Pascale Ferland y a tourné des images pour un film à venir, La forêt, comprenant des écosystèmes de partout au Québec.

Denis Michaud, à gauche, avec le conseiller municipal de Chandler Pierre-Luc Arsenault, a fait visiter la ZEC des Anses à des centaines de personnes à compter de 2020, incluant une visite pour GRAFFICI le 17 août 2021. Photo : Gilles Gagné
Encore mieux que prévu!
De surcroît, Denis Michaud et les supporteurs d’une protection globale pour la ZEC des Anses verront se matérialiser la désignation « écosystèmes forestiers exceptionnels », souvent appelés EFE, pour deux secteurs, de même qu’une désignation d’aire protégée d’utilisation durable (APUD), couvrant 320 km2 autour de cette ZEC, principalement à l’ouest et au nord, et une petite partie à l’est, dans la ZEC Pabok.
« Les deux écosystèmes forestiers exceptionnels couvrent d’une part les ruisseaux Louis et Clara, et dans le second cas, l’érablière du lac Long. C’est une érablière abandonnée depuis très longtemps », spécifie Denis Michaud.
Le cas de l’APUD est un développement inattendu à l’origine. « Une aire protégée d’utilisation durable peut être l’objet de certaines coupes et de l’aménagement. Ce dossier découle d’un appel à projet de 2025. On a reçu une aide importante du Conseil régional de l’environnement. Son directeur Christian Besnier a une expertise en forêt, en analyse des cartes. Il a commencé à penser, à se demander pourquoi ne pas inclure un projet d’agrandissement de l’aire protégée initiale. Ça fonctionne. L’APUD n’est pas aussi bien protégée que la ZEC des Anses, mais c’est un gain considérable de 300 km2 de territoire qui sera moins perturbé », conclut M. Michaud.
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