Caroline Andrieux, à gauche, est confiante d’en arriver à clore le montage financier qui garantirait à la Gare de Matapédia une cure de jouvence pouvant atteindre 2 millions de dollars.
Ces artistes sont souvent au milieu de leur démarche, et le passage à la gare constitue pour eux une occasion de faire le point sur leur création, tout en donnant au public la chance de suivre cette démarche.
« C’est un lieu de recherche, que les produits soient finis à la fin du séjour de l’artiste, ou pas. L’artiste doit faire une présentation sur sa démarche avant de partir. On veut que le public voie l’oeuvre en marche, comment se conceptualise une oeuvre. C’est très rare. Ça démystifie l’art contemporain », explique Caroline Andrieux, cheffe de projet de la Gare de Matapédia.
En cinq ans, ce lieu a accueilli une cinquantaine d’artistes, du Québec bien sûr, mais aussi de l’Acadie, d’ailleurs dans les Maritimes, de même que d’Europe, dont des Français. Une Australienne y a aussi séjourné, à la fin de 2025.
Au début, la Gare de Matapédia était menée par le Centre d’artistes Vaste et Vague, de Carleton-sur-Mer. Cette alliance s’est terminée au début de 2023.
Le rôle de Quartier éphémère
Depuis l’entrée en scène de Caroline Andrieux à Matapédia, des liens se sont développés entre la Gare et l’organisme Quartier éphémère, logeant dans la Fonderie Darling, à Montréal, où elle travaillait déjà. Entre 2022 et 2024, elle a dirigé la Gare et Quartier éphémère. Elle avait épousé informellement la cause de la Gare dès 2018.
Française d’origine, elle avait contribué en 1993-1994 à mettre sur pied Quartier éphémère. À la suite d’un incendie ayant détruit le bâtiment industriel abritant l’organisme depuis sa fondation, QÉ, comme il est parfois désigné, a déménagé dans la Fonderie Darling en 2002.
Quartier éphémère soutient le travail des artistes de la relève tout en sensibilisant le public aux édifices abandonnés dans les anciens secteurs industriels de Montréal. Caroline Andrieux y a vu des éléments qui pouvaient se raccrocher à la gare de Matapédia, bien que cette dernière n’ait jamais été abandonnée et qu’elle soit en milieu rural. Le potentiel était toutefois présent pour assurer une meilleure utilisation de ce bâtiment patrimonial. L’art allait venir au secours du transport de passagers, et contribuer à l’animation d’un coin de la Gaspésie.
« C’est par un heureux hasard que je me suis retrouvée à la tête de la Gare de Matapédia », souligne-t-elle.
Heureux hasard parce qu’elle connaissait alors bien le côté sud de la Gaspésie. Elle venait y skier depuis 2010.
« Je suis née dans le sud de la France, au bord de la mer, et j’ai toujours été frustrée parce que je l’ai quittée et que je voulais la retrouver. Je n’avais pas les moyens d’acheter une maison dans les environs de Montréal. En 2018, j’ai acheté une terre à bois avec une ruine dessus, sur le chemin Riverside, à Matapédia. J’ai consacré six ans de ma vie à rénover la ruine », décrit Mme Andrieux, à propos de la maison qu’elle habite maintenant.
Le chemin Riverside, c’est le littoral de la rivière Restigouche et non la mer, mais c’est quand même assez proche d’un accès à l’eau salée de la baie des Chaleurs.
Heureux hasard aussi parce qu’elle se spécialise dans la rénovation des bâtiments patrimoniaux, comme en témoignent les lieux ayant abrité Quartier éphémère.
Naakita Feldman Kiss, de Montréal, a joint la vocation de la gare à sa création artistique en 2022 et 2023 en épluchant des milliers de télégrammes trouvés dans le grenier du bâtiment pour inspirer son exposition.
Les développements depuis 2024
« Je me suis installée à Matapédia en septembre 2024, mais les gens d’ici me voyaient depuis l’achat de mon terrain et de ma ruine, en 2018. Voyant mon intérêt pour les bâtiments patrimoniaux, certaines personnes m’ont abordée. Dany Gallant m’a dit : “La gare ici a besoin de rénovations”. Je travaillais encore à Montréal. Je venais ici six fois par année », précise Mme Andrieux.
Elle la connaissait assez bien, cette gare, pour avoir parfois dormi dans la salle d’attente lors de ses arrivées ou avant ses départs en train en revenant ou à destination de Montréal, depuis ses premières sorties de ski, en 2010.
« Dès 2018, avant même l’ouverture de la gare comme pôle artistique, j’ai écrit au président de VIA Rail, en octobre. Je voyais une possibilité de transformer ce bâtiment en lieu de création. En novembre, le directeur des immeubles à VIA, Robert Saint-Jean, est venu à la Fonderie Darling, tout seul, les mains dans les poches. Il a délégué des employés pour évaluer les travaux à faire à Matapédia. Il voulait nous donner la gare. Il y avait trop à faire pour qu’on la prenne. On a bénéficié d’un loyer gratuit pendant deux ans. Là, ça fait deux ans et demi qu’on paie un loyer à la Société du chemin de fer de la Gaspésie », raconte Caroline Andrieux, à propos du transporteur ferroviaire sous contrôle municipal ayant hérité du bâtiment, après entente avec VIA Rail.
Le maillage entre un centre urbain de création comme la Fonderie Darling et une gare rurale coulait de source pour elle. La Gare de Matapédia recrute aussi ou se fait solliciter par des artistes provenant d’une panoplie d’endroits.
« J’aime le concept des résidences itinérantes, pour que les artistes se promènent d’une place à l’autre. C’est enrichissant. La résidence commence quand on prend le train, que ce soit de Montréal ou de Moncton. Quand les artistes arrivent en voiture, je n’aime pas ça. Mais il y en a que je ne peux pas empêcher », dit Mme Andrieux avec humour.
Même si boucler un budget annuel constitue un tour de force dans un lieu peu densément peuplé comme l’ouest de la MRC d’Avignon, elle apprécie sa nouvelle vie rurale.
« Je suis venue ici en me disant : “Je vais essayer de me trouver un projet de campagne”, dans l’endroit où je venais me ressourcer six mois par an. J’étais fatiguée de la ville et la campagne m’appelait, ou j’appelais la campagne », précise-t-elle.
Il y a deux ans, le bilan de santé du bâtiment érigé en 1903 a été réalisé, une évaluation pour laquelle la Gare de Matapédia a reçu un solide appui financier.
« On l’a entièrement mené avec un beau soutien de 40 000 à 50 000 $ venant de Desjardins, de Patrimoine Canada et son programme Espaces culturels et du ministère de la Culture, via la MRC », signale Caroline Andrieux.
L’avenir
Le montant nécessaire pour la réfection du bâtiment a été évalué à 1,5 million de dollars (M$).
« On peut parler de 2 M$ maintenant, puisqu’on nous dit d’ajouter 20 % par année supplémentaire. Est-ce que j’ai espoir que ça se fasse ? Tout à fait! Je suis déterminée. On travaille sur une entente pour signer un bail emphytéotique de 30 ans avec la Société du chemin de fer de la Gaspésie à partir de janvier 2027. J’ai contacté les principaux organismes, le ministère de la Culture, Patrimoine Canada et Parcs Canada. Un, le projet est admissible et, deux, ils ont financé l’étude de faisabilité. Ils attendent un retour de notre part avec un projet de réfection. De plus, il y a un rattrapage à faire en ce qui concerne les lieux à mettre en valeur en région. Peu de lieux bénéficient de ce soutien-là. On est aussi dans une zone hyper dévitalisée qui a besoin d’un bâtiment rénové ayant tout ce potentiel. On mise également sur le retour du train entre Matapédia et Gaspé et sur le fait que ça, le projet, va encourager le monde à le prendre. On essaie aussi de se caler sur le Congrès acadien de 2029, qui aura lieu des deux côtés de la Baie-des-Chaleurs », explique-telle.
Depuis que le bâtiment est devenu un pôle artistique, l’achalandage à la gare a doublé. Le nombre de passagers demeure assez modeste, mais le simple fait que la population locale et des visiteurs de plus en plus nombreux d’ailleurs assistent aux présentations des artistes renforce le rôle premier de la gare.
L’entretien préventif constitue un autre avantage d’occuper le bâtiment sur une base permanente.
« Les fondations ont été négligées. On a vu que les gouttières du toit envoyaient l’eau vers et dans la fondation. On assure une vigilance aussi. On peut identifier des problèmes qui peuvent se réparer avant que ça dégénère », assure Mme Andrieux.
Une partie de l’éventuelle facture de réfection servira à se débarrasser de certains produits toxiques.
« Il y a de l’amiante dans les tuiles. Si tu les manipules, il y a de l’amiante qui s’en dégage. Il y a aussi de la peinture au plomb à l’intérieur. On rêve d’ouvrir l’espace et de faire un immense atelier, équipé, tout en protégeant la salle d’attente des passagers », rappelle Caroline Andrieux.
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L’éternelle recherche de fonds
Par Gilles Gagné
MATAPÉDIA | Caroline Andrieux et son complice de travail Luc Vallières, de Pointe-à-la-Croix, font des petits miracles avec un budget annuel de 135 000 $, une somme que Mme Andrieux espère porter à 150 000 $.
« Le Conseil des arts et des lettres du Québec nous verse habituellement 60 000 $, mais c’est 85 000 $ cette année, grâce au volet Québec-Acadie », aborde-t-elle.
« La MRC d’Avignon nous donne 25 000 $ cette année, et la Municipalité de Matapédia, 6500 $. On reçoit 30 000 $ de nos partenariats de Montréal. On a demandé une subvention au Conseil des arts du Canada. On attend une réponse. On a de modestes revenus autonomes. On a un statut d’organisme de bienfaisance, donc, les dons sont déductibles d’impôt. On fait une campagne de financement, qui est très fructueuse, je dois dire. La Ruche nous verse 10 000 $, incluant la contribution du Secrétariat à la jeunesse. C’est pour une fois. On a reçu un beau don, de 10 000 $, de la Fondation Apricus, un montant répété pendant trois ans », énumère-t-elle.
« Nous recevons aussi plein de plus petits montants, comme Desjardins, qui verse 3000 $ des 6000 $ des partenariats internationaux. Il y a des écoles, qui donnent une autre tranche de 3000 $. Il y a des contributions volontaires. C’est quand même la campagne de financement qui nous sort de l’eau. Notre objectif est de 7500 $. C’est beaucoup de travail, et ce n’est pas évident, mais ça va nous permettre de remettre à jour notre site Web et nos logos », explique Mme Andrieux.
« Il faut plein de petits dons, et des gros aussi, mais tous les sous comptent! C’est important d’avoir plusieurs sources de financement. S’il y en a une qui lâche, les autres demeurent », insiste-t-elle.
L’ancrage dans la communauté augmente à chaque événement, à chaque présentation d’artiste.
« Il y a des gens locaux qui nous appuient très fort, en nombre croissant, et des gens d’ailleurs qui apprennent à découvrir l’art avec nous. On voit des gens de Rimouski à Bonaventure, de Kedgwick à Caraquet, au Nouveau-Brunswick. Les expositions sont très peu fréquentées, mais on fait des “expos” assez longues pour activer le lieu, et on voit de plus de plus de gens lors de la présentation de leur travail », note la cheffe de projet.
Cet ancrage dans la communauté mène le petit comité de programmation, issu des membres du conseil d’administration et comprenant trois artistes professionnels, à garder un équilibre entre des artistes régionaux d’une part, et des artistes d’ailleurs d’autre part.
« On tient quatre réunions du comité de programmation par an. On vise donc aussi des artistes gaspésiens. Il y aura Elise Dubé et Christopher Varady-Szabo, de Gaspé, en 2027. Il y a actuellement Patricia Gallant, dont le travail est jeune, et c’est notre rôle de voir à la relève. Nous aurons un artiste du Luxembourg en octobre. Nous avons aussi eu des artistes autochtones, Duane Isaac, de Listuguj. Nous avons eu cet été une artiste taïwanaise, Len Chao Lin, établie à Montréal. Son exposition, des centaines de sous noirs écrasés par le train, est tenue jusqu’en décembre. Je cherche à tisser des liens avec la fonction de la gare, et avec le public », conclut Caroline Andrieux.