le Mardi 22 septembre 2026

Pour Mathieu Lapointe, préfet de la MRC Avignon et l’un des instigateurs du projet, c’est la première fois qu’une structure permanente voit le jour en Gaspésie pour accueillir, accompagner et stimuler les tournages sur l’ensemble de la péninsule. La région emboîte ainsi le pas à d’autres qui ont déjà leur propre structure spécialisée, telles que les Laurentides, l’Estrie ou le Saguenay–Lac-Saint-Jean.

Avant même son coup d’envoi, le BCTG a su prouver sa pertinence en facilitant la venue d’une production d’envergure nationale, soit la série Bon Cop, Bad Cop, adaptation télévisuelle des célèbres films d’action québécois, dont le premier avait fracassé des records au box-office canadien, longtemps indétrôné avec plus de 12,2 millions de dollars en recettes. L’équipe de tournage a posé ses caméras dans la communauté autochtone de Gesgapegiag. Rappelons que la dernière grande série télévisée d’envergure à avoir jeté son dévolu sur la Gaspésie reste L’Ombre de l’épervier il y a plus de 25 ans.


Le préfet de la MRC Avignon, Mathieu Lapointe. Photo : Gilles Gagné

D’importantes retombées et des vedettes dans la Baie-des-Chaleurs

Le tournage de 10 jours a mobilisé plus de 85 membres de l’équipe venus de l’extérieur, en plus de 80 figurants recrutés dans la communauté mi’gmaq. L’impact économique est loin d’être négligeable avec des retombées de plusieurs centaines de milliers de dollars, dont 160 000 $ uniquement en hébergement. Les restaurants, les fournisseurs d’équipement et les services logistiques de la région ont aussi profité de la présence de la production, bien qu’il soit encore trop tôt pour que le BCTG se prononce quant aux valeurs réelles de ces retombées.

« On a ressenti une belle fierté dans la communauté. C’est impressionnant de constater l’ampleur du travail et le nombre de personnes sur le lieu de tournage. Ce sera super intéressant de voir les images de Gesgapegiag à l’écran. On s’attend à ce que ce soit largement regardé et que ces images voyagent partout au pays et peut-être ailleurs », mentionne Mathieu Lapointe.

Sans trop en révéler sur l’intrigue – le producteur Bell Media se montre très avare de détails jusqu’à ce que la série soit diffusée au printemps prochain – on sait déjà que Patrick Huard, en plus d’être réalisateur, producteur, scénariste et directeur artistique, reprend son rôle culte de l’enquêteur arrogant, mais attachant, de David Bouchard, et qu’Anik Jean, qui signe la trame sonore, réalise également certains épisodes. Un acteur connu ayant joué dans la saga Mission Impossible (non, ce n’est pas Tom Cruise) figure aussi dans les scènes tournées en Gaspésie.


Anik Jean signe la trame sonore de la série Bon Cop, Bad Cop et réalise également certains épisodes. Photo : Offerte par Guillaume Whalen

Professionnaliser la relève régionale

Pour François Bujold, directeur général de la MRC de Bonaventure et cofondateur du Bureau, cette première expérience régionale a confirmé le potentiel du territoire : « Bon cop, bad cop est venu certifier qu’il y avait bel et bien énormément de talent chez nous avec des gens déjà professionnels. L’équipe de production a tellement aimé nos techniciens qu’elle aurait aimé les amener avec elle pour poursuivre le tournage ailleurs », s’exclame-t-il.

Mais un frein persiste, se désole-t-il. « Malheureusement, la chose n’était pas possible, car plusieurs de ceux-ci ne sont pas membres de l’AQTIS [l’Alliance québécoise des techniciens de l’image et du son]. » Ce constat justifie par ailleurs l’une des premières initiatives du Bureau en proposant des formations AQTIS 101 sur le territoire, afin que les artisans gaspésiens puissent se qualifier et oeuvrer sur toutes les productions professionnelles à venir ici et même ailleurs au Québec.

En parallèle des formations AQTIS, le Bureau contribue au financement d’une formation de haut niveau en direction photo avec Yves Bélanger, ayant travaillé avec Clint Eastwood, Xavier Dolan et Jean-Marc Vallée. Cette formation sera offerte en septembre à Percé, en partenariat avec le Festival Les Percéides.

De plus, le BCTG développe un catalogue visuel en ligne de lieux de tournage gaspésiens. « On ne recherche pas seulement des paysages habituels bien connus des touristes et des locaux. On souhaite aussi faire découvrir des lieux insoupçonnés pouvant créer l’illusion d’être sur Mars, ou encore pouvant servir à des films d’époque », précise François Bujold.


L’équipe de tournage de la série Bon Cop, Bad Cop a posé ses caméras dans la communauté autochtone de Gesgapegiag. Photo : Offerte par Guillaume Whalen

Une structure née d’un rêve collectif

L’idée d’un tel bureau a émergé dès 2012 lors des États généraux sur le cinéma en Gaspésie, organisés par le Festival international de cinéma et d’art Les Percéides. Il aura fallu plus d’une décennie pour concrétiser cette vision lorsque la MRC Avignon a porté le projet avec l’intention d’en faire un pilier de sa stratégie de développement sous la bannière « Avignon, milieu créatif! ».

« On a réalisé que nous avions beaucoup de créateurs sur le territoire de la MRC, avec un gros bassin d’entrepreneurs et de techniciens qui gravitent autour de la production audiovisuelle. On s’est dit qu’il y avait quelque chose à faire pour accompagner ces personnes-là », raconte Mathieu Lapointe.

Rapidement, la MRC de Bonaventure s’est jointe à l’initiative. Aujourd’hui, l’ensemble des MRC de la Gaspésie y sont représentées, avec des personnes-ressources sur chaque territoire servant d’intermédiaire entre les producteurs de l’extérieur et les habitants locaux. « Nos talents sont dispersés et ne sont pas mis de l’avant, c’est pourquoi c’est un projet régional. Actuellement, la MRC Avignon appuie le démarrage du projet, mais l’objectif est que toutes les MRC bénéficient des retombées », précise François Bujold.

Le lancement officiel du Bureau, d’abord prévu pour l’automne 2024, puis pour juin dernier, aura finalement lieu à la mi-juillet. Pour sa première année, le BCTG évoluera avec un budget de fonctionnement d’environ 150 000 $.

* À noter que Guillaume Whalen est le directeur de la programmation du Festival Les Percéides

Un nouvel hommage à fleur d’art pour Suzanne Guité, signé Sylvain Rivière

PERCÉ | L’auteur originaire de Carleton-sur-Mer Sylvain Rivière, infatigable arpenteur de la mémoire gaspésienne, poursuit son patient travail d’exploration du legs artistique de Suzanne Guité avec la parution d’un nouveau livre-hommage richement illustré, Suzanne Guité À fleur de pensées. Véritable florilège d’aquarelles inédites, le recueil dévoile une facette méconnue de l’artiste disparue tragiquement en 1981, surtout reconnue pour ses sculptures. Dans cet ouvrage conçu comme un album méditatif, on retrouve une soixantaine de peintures florales délicates, longtemps restées à l’abri des regards, accompagnées de pensées, réflexions personnelles et témoignages intimes de l’artiste.

À la suite de son ouvrage paru l’an dernier Suzanne Guité : De la montagne à la mer, entre l’arbre et la pierre – qui a pourtant demandé quatre années de travail – Sylvain Rivière n’avait pas envie de tourner la page au long chapitre consacré à la sculptrice originaire de New Richmond. Si le dernier volumineux ouvrage de 485 pages publié en juin 2024 permet de lever le voile sur l’artiste et l’être humain qu’était Suzanne Guité grâce à une correspondance titanesque au coeur du bouquin, ce nouveau livre capture l’ampleur du talent de l’artiste. « Mon aquarelle est un souffle, ma sculpture est un cri », disait-elle.

En effet, le public la connaît surtout comme grande figure de l’art gaspésien moderne grâce à ses sculptures et en tant que cofondatrice, avec Alberto Tommi, du Centre d’art de Percé en 1956 dans la vieille grange abandonnée Charles-Robin. On lui associe volontiers des oeuvres monumentales, façonnées dans le bois ou le granit, dont la plupart figurent au Musée de la Gaspésie ; et on oublie ses aquarelles, ce que Sylvain Rivière voulait mettre en lumière.

« Je trouve ça injuste parce que son oeuvre picturale, ses tapisseries, ses aquarelles et ses grandes murales sont magnifiques. Je me suis dit qu’il fallait mettre cet aspect de son travail de l’avant », exprime-t-il. Selon lui, son histoire si riche reste assez méconnue et mérite d’être racontée et découverte par les générations futures.


L’auteur Sylvain Rivière accompagné de Marie-Josée Tommi, la fille de Suzanne Guité. Photo : Culture Gaspésie

Une artiste enracinée, toujours habitée par la Gaspésie

Ainsi, Suzanne Guité À fleur de pensées dépasse le simple catalogue. Il offre un accès direct à l’intériorité d’une artiste, à travers ses propres mots, ses doutes et ses émerveillements. Surtout, on y découvre une Guité profondément amoureuse de sa terre natale.

Sylvain Rivière admire cette fierté très chère à l’artiste, elle qui a toujours voué un amour inconditionnel pour ses racines, y puisant la meilleure inspiration. Elle s’y sentait « transplantée aux confins de l’univers », peut-on lire dans le bouquin, ajoutant que c’est seulement en Gaspésie qu’elle pouvait donner la meilleure part de sa création. « Elle est restée résolument gaspésienne bien qu’elle ait sillonné le monde – Chicago, Mexico, Venise – et étudié dans des écoles prestigieuses telles qu’à l’Académie des beaux-arts de Florence où elle a rencontré son premier mari Alberto Tommi, avant de revenir se rétablir à Percé », explique-t-il.

Aussi dans l’ouvrage, on réussit à saisir le rapport de l’artiste face à l’intimité et la création, car tout en poursuivant une pratique artistique exigeante et en conservant son titre de gestionnaire du Centre d’art, elle n’a jamais renié son rôle de mère d’élever ses quatre enfants. « Ses créations florales semblaient être pour Suzanne des moments de détente après des mois passés à sculpter le bois et la pierre dans les froids percéens », souligne dans la préface sa fille Marie-Josée Tommi qui a contribué à l’élaboration du livre en sortant des voûtes près de 400 diapositives sur lesquelles étaient conservées la plupart des aquarelles florales de sa mère.

« Marie-Josée a toujours été présente pour honorer la mémoire de sa mère et la garder bien vivante. Dès que quelqu’un s’intéresse à Suzanne, Marie-Josée s’est toujours montrée disponible et généreuse pour aider les recherches à son sujet. C’est pour ça que je suis super content qu’elle signe la préface de mon livre », mentionne Sylvain Rivière, très reconnaissant. Cette préface se veut un texte émouvant qui revient sur les étés passés à cueillir les fleurs que sa mère transformerait en aquarelles, dans le champ derrière le Centre d’art. « Être fleuriste en herbe me motivait », écrit-elle, rappelant ces instants suspendus où elles partageaient le silence, chacune concentrée dans ses gestes.

La puissance de Suzanne Guité toujours aussi fascinante

Sylvain Rivière n’est pas le seul à creuser la vie et le travail de l’artiste gaspésienne qui semble éveiller une certaine fascination auprès des artistes de la région, reconnaît-il. La compositrice et musicienne de Petite-Vallée Mathilde Côté a par ailleurs composé une oeuvre musicale et théâtrale nommée Suzanne Guité, théâtre musical contemporain ; une performance « célébrant un être plus grand que nature, brillante, passionnée, amoureuse, et complexe », témoignait-elle.

Dans les dernières pages du livre, plusieurs voix s’élèvent pour saluer son legs. On y retrouve des textes de Denise Boucher, Françoise Bujold, Gaston Miron, Pauline Julien, Georges Dor, tous touchés par la force tranquille de l’artiste. Miron écrit : « Votre présence a été une gravitation. Elle a un poids qui poursuit sa révolution ».

Sylvain Rivière, avec d’autres admirateurs de Suzanne, a même présenté un projet auprès du gouvernement canadien pour créer un timbre à son effigie ou encore que son nom figure aux côtés de Joseph-Fortin (coureur des bois et guide de montagne) et James Richardson (géologue explorateur de la péninsule de la Gaspésie) dans les monts Chic-Chocs. « Elle le mériterait amplement. En plus, elle y allait souvent pendant des jours pour aller chercher ses pierres pour ses sculptures. Il n’y en a pas eu beaucoup des femmes aussi visionnaires qu’elle. Dans les Chic-Chocs, on retrouve seulement une femme : l’écrivaine Blanche-Lamontagne », souligne l’auteur.

Le livre, publié aux Éditions du Tullinois, paraît à un moment opportun alors que le centenaire de la naissance de l’artiste née en 1927 approche. Le lancement du livre a eu lieu le 26 juin dernier au Centre d’art de Percé.

Un souffle collectif sur la scène culturelle estivale en Haute-Gaspésie

SAINTE-ANNE-DES-MONTS | Pour combattre les fortes difficultés auxquelles fait face l’écosystème culturel québécois, quatre piliers de la vie artistique en Haute-Gaspésie, FURIES, le Sea Shack, La Pointe Sec et Fauve Mauve, ont uni leurs forces pour présenter leur programmation estivale, une première ayant marqué les esprits.

Selon eux, cette union demeure nécessaire pour mettre en valeur la forte effervescence artistique de la région. Les quatre programmations combinées proposent plus de 100 spectacles et rassemblent plus de 350 artistes d’ici et d’ailleurs. Musique, danse, cabaret, performance : la saison 2025 s’annonce dense et variée.

Pour Alexis Poirier, copropriétaire du Sea Shack et directeur général de Choc Événements — qui pilote aussi le troisième festival Fauve Mauve — cette démarche conjointe est à la fois stratégique et organique. « En se ralliant, on démontre qu’on est là bien vivants, et surtout qu’on est enracinés dans notre milieu. À la base, on a chacun une programmation indépendante, mais en les lançant ensemble, on augmente notre portée et notre visibilité », s’exclame-t-il.

D’autant plus, qu’au-delà de ce coup de publicité puissant, ce lancement conjoint a permis de braquer les projecteurs sur les lieux eux-mêmes et leurs identités propres, plutôt que de mettre de l’avant les têtes d’affiche susceptibles de vendre beaucoup de billets, remarque Yanik Element, directeur artistique de La Pointe Sec à Saint-Maxime-du-Mont- Louis. L’organisation mise d’ailleurs beaucoup sur le lieu unique, niché entre les montagnes et le fleuve, avec une salle de spectacles à échelle humaine « chaleureusement gaspésienne », dans laquelle les échanges et les rencontres élèvent l’expérience artistique.

Pourtant, il ne s’agit pas d’une pratique courante dans le monde culturel, affirme celui qui se donne pour mission de représenter le mieux possible la mosaïque culturelle du Québec dans toute sa diversité. « Les salles travaillent plutôt en vase clos, chacune de leur côté en compétition. Pour nous, non! On a constaté que nous avions tous des superbes programmations, on se connaît tous, alors on se voit surtout comme des ‘‘coopétiteurs ». En plus, on reste assez complémentaires les uns des autres », exprime-t-il.


Tous les membres des quatre organismes culturels lors du lancement collectif, soit La Pointe Sec, le Sea Shack, le Festival de danse contemporaine FURIES ainsi que le Festival Fauve Mauve. Photo : Moïse Marcoux-Chabot

Un milieu culturel en difficulté

Il faut souligner toutefois que cet élan ne masque pas les défis structurels que vivent les organismes culturels régionaux naviguant dans une réalité socioéconomique préoccupante. Comme ailleurs au Québec, les coûts de production ont explosé, jusqu’à 30 % dans certains cas en raison de l’inflation et de la pénurie de main-d’oeuvre, tandis que les subventions stagnent. « Même avec des salles pleines, ce n’est pas gagné », lance Yanik Élément, également administrateur au sein des SMAC (Salles de musique alternatives du Québec). « Ce qu’on reçoit du gouvernement n’a pas suivi la courbe des dépenses. Juste faire venir un groupe de Montréal nous coûte beaucoup plus cher qu’il y a cinq ans, que ce soit pour le transport ou les cachets par exemple », illustre-t-il en qualifiant ce manque de fonds comme d’un « définancement » idéologique de la part du gouvernement.

C’est un constat que partage Céline Breton, directrice générale de Culture Gaspésie, mentionnant qu’à peine 1 % du budget du gouvernement québécois est consacré à la culture. « Pourtant, la culture est un moteur économique et touristique à part entière. Elle génère de l’emploi, attire du monde, nourrit la fierté d’appartenance. Mais on continue à la traiter comme un luxe, alors qu’elle agit comme un levier », se désole-telle. Rappelons qu’en Gaspésie, la culture créait près de 1600 emplois en 2019, soit tout autant que les domaines des pêches ou de la foresterie, selon le Portrait de la culture en Gaspésie et de ses retombées, réalisé en 2022. « C’est le secteur le plus rentable dans lequel il faut investir parce que chaque dollar investi en rapporte deux », soutient Céline Breton.

Ce traitement inégal frappe particulièrement fort dans les régions comme la Haute-Gaspésie, qui reste jusqu’à aujourd’hui la MRC la plus dévitalisée de toute la province. « On le voit que la culture peut transformer des villages comme l’a fait le Festival de danse contemporaine FURIES, à Marsoui. C’est incroyable de voir un tel festival international dans un tout petit village de 300 habitants », observe-t-elle. Par ailleurs, Priscilla Guy, co-directrice artistique de FURIES, s’est donné le défi cet hiver de transformer le bâtiment désuet de l’église de l’Immaculée-Conception, situé au coeur du village, en un lieu culturel au coeur de la communauté, preuve de la vitalité amenée par la culture.


Une centaine de participants ont assisté au lancement collectif le 17 avril à Marsoui. Photo : Moïse Marcoux-Chabot

Un été qui pourrait réserver d’heureuses surprises

Le succès du lancement commun laisse entrevoir une suite prometteuse particulièrement achalandée, voire plus que les précédentes années, estiment de façon optimiste Yanik Element et Alexis Poirier. En raison des tarifs douaniers imposés par l’administration Trump à l’encontre de l’économie canadienne, plusieurs Québécois songent à modifier leurs plans de vacances. « Contrairement aux étés pandémiques, où les gens restaient ici par obligation, on sent que cette fois-ci, ils font le choix conscient de rester au Québec pour y dépenser leur argent », observe le fondateur du Sea Shack.

Pour une première expérience de lancement collectif, une telle initiative sera certainement renouvelée l’année prochaine, assurent-ils, heureux du pouvoir attractif qu’une effervescence de ce type donne à la MRC susceptible d’attirer des nouveaux arrivants curieux de découvrir une région vibrante.

Toutes les programmations estivales sont accessibles facilement sur les sites Web de ces quatre organismes culturels. Les spectacles et les festivités au Sea Shack s’échelonnent du 31 mai au 20 septembre, avec le « Shot Down Party », tandis que pour La Pointe Sec, ce sera du 23 mai jusqu’au 31 octobre avec le groupe Bon Enfant en clôture. Pour sa part, le Festival Fauve Mauve se déroulera du 11 au 13 juillet, puis pour le Festival de danse contemporaine FURIES, ce sera du 24 au 27 juillet.

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-Harold Arsenault
-Claude Rioux

 

L’amitié entre la Gaspésie et la Louisiane à travers le cinéma

PERCÉ | Depuis 2018, une belle alliance entre le cinéma gaspésien et la Louisiane s’est tissée grâce à un partenariat entre le Festival international de cinéma Les Percéides et le Festival Cinema on the Bayou, à Lafayette, reconnu comme le plus grand foyer du cinéma francophone aux États-Unis.

Ce lien, créé de manière naturelle, prend racine dans l’héritage français profond de la région, notamment en raison de la colonisation et de la déportation des Acadiens en 1755. Aujourd’hui, encore 250 000 francophones peuplent cet état du Sud, où l’histoire et la culture francophone continuent de briller. Récit d’une histoire d’amitié, de passion et de partage autour du 7e art.

L’aventure a commencé en 2017, lorsque François Cormier, directeur général des Percéides, envoie une lettre à Pat Mire et Rebecca Hudsmith (photo ci-contre), les cofondateurs de Cinema on the Bayou, afin de proposer un projet d’échanges artistiques entre les deux festivals. « L’idée nous a tout de suite emballés, et les choses se sont mises en place rapidement. Dès 2018, une grosse délégation gaspésienne [six réalisateurs, quatre membres de l’équipe de Les Percéides, ainsi que l’historien de la Gaspésie bien connu Jean-Marie Fallu], a rejoint les festivités du 15e anniversaire du festival. C’était un moment merveilleux », se souvient Pat Mire, directeur artistique du festival.

Parmi les artistes présents, Moïse Marcoux-Chabot, documentariste de Mont-Louis, a présenté son court métrage Lespouère, réalisé en 2013 et tourné dans la Baie-des-Chaleurs. Ce film engagé et poétique rend hommage au militant écologiste Bilbo Cyr, poète et slameur gaspésien. « La Louisiane est le seul endroit des États-Unis que j’avais envie de découvrir. Je trouve fascinant son lien avec la langue française et l’histoire du Québec », confie Marcoux-Chabot, qui garde un souvenir inoubliable de son passage en Louisiane, bordée par le golfe du Mexique.

« Le festival m’a rappelé l’atmosphère chaleureuse des Percéides, avec son ambiance intime et sa proximité avec les cinéphiles. J’ai été accueilli par Pat et Rebecca avec des plats traditionnels, puis nous avons exploré ensemble le folklore local : les bayous et les alligators… en chaloupe ! », se souvient-il avec enthousiasme. Cette immersion dans la culture cajun lui a permis d’établir de riches connexions, tant avec des cinéastes gaspésiens comme Mathieu Cyr et Olivier Poulin, qu’avec des artisans venus du Nouveau-Brunswick et d’Europe. Ces rencontres lui ont permis de nourrir sa créativité, essentielle pour persévérer dans le métier, souvent coûteux et solitaire.

La culture cinématographique francophone en terre cajun

Chaque année, le Festival Cinema on the Bayou présente une cinquantaine de films — documentaires, fictions, expérimentations, courts et longs métrages — si bien que l’organisation peut s’enorgueillir d’être le festival où la langue de Molière brille le plus au pays de l’Oncle Sam. Jusqu’en 1940, le français était la langue dominante de l’État, car en 1845, le bilinguisme était imposé. Bien que ses parents soient parfaitement francophones, Pat Mire ne baragouine aujourd’hui que quelques mots, dont « mon ami » ou « camarade », qui restent encore jusqu’à maintenant ses expressions favorites.

Pour Mire, des cinéastes comme André Forcier, André Gladu et Phil Comeau sont des figures de proue, ayant donné une voix aux diverses communautés francophones d’Amérique à travers leurs films. Quant au cinéma gaspésien, Pat Mire et Rebecca Hudsmith ne tarissent pas d’éloges sur sa richesse. Un cinéma empreint d’humanité, d’émotion, avec des paysages d’une beauté grandiose. « Vos documentaires sont exceptionnels ! Vous avez des petites perles comme Entre la mer et l’écorce de Mathieu Cyr [une fiction bouleversante qui aborde les déchirements familiaux, avec l’acteur et musicien de Nouvelle, Kevin Parent]. Je me suis dis : Wow, la Gaspésie est aussi super talentueuse en fiction ! », s’enthousiasme Rebecca Hudsmith, citant également le documentaire Florent Vollant Faiseur de Makusham d’Éli Laliberté, un film qui a marqué les esprits lors de sa première à Lafayette, et fait salle comble à la Cité des arts de Lafayette.

Depuis le début de cette collaboration, Pat Mire et Rebecca Hudsmith n’ont pas encore eu l’occasion de rencontrer les cinéphiles gaspésiens. Cependant, cet été, le vent risque de tourner. Les deux se préparent à débarquer à Percé, où ils présenteront le nouveau longmétrage de Pat Mire, Pointe Noire. Ce drame judiciaire, qui aborde les réalités du couloir de la mort, se déroule dans une communauté rurale cajun des prairies de Pointe Noire, avec un certain Roy Dupuis dans le rôle principal.

* À noter que Guillaume Whalen est le directeur de la programmation du Festival Les Percéides


Photo : Les Percéides

 

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Un éloge à la neurodiversité avec Lucas, une espèce humaine en voie de disparition

D’ÉLI LALIBERTÉ

CASCAPÉDIA-SAINT-JULES | Le cinéaste gaspésien Éli Laliberté propose sans doute avec Lucas, une espèce humaine en voie de disparition, son film le plus personnel et intime jamais réalisé en plus de 30 ans de carrière.

Véritable lettre d’amour pour son fils Lucas vivant avec la trisomie 21, son dernier documentaire offre une franche réflexion sur la valeur de la vie humaine. Depuis 2010 au Québec, cette anomalie génétique demeure la seule qui est dépistée systématiquement, ce qui amène plusieurs parents à prendre une décision : poursuivre ou non la grossesse. N’ayant pas eu à vivre ce dilemme déchirant, Éli Laliberté se demande ce que lui et sa femme auraient fait s’ils l’avaient su.

Le débat est complexe, mais essentiel. En échangeant avec des médecins, des chercheurs et des personnes qui côtoient la trisomie 21, le réalisateur derrière Florent Vollant: Faiseur de Makusham (2019) essaie de comprendre les raisons éthiques qui poussent une société à offrir gratuitement un tel programme de dépistage prénatal. Peut-être est-ce en raison du fait que ce soit apparent physiquement, suggère une chercheuse. Plutôt, est-ce qu’on agit ainsi en raison de la qualité de vie, se demande une autre. Pourtant avoir un troisième chromosome à sa 21e paire n’est pas du tout la plus dangereuse des anomalies génétiques, avance un autre spécialiste…

Malgré toutes ces pistes de réflexion, Éli Laliberté avoue rester sans réponse. Néanmoins, s’il y a un aspect que son film lui a appris, c’est la redécouverte de son fils. Pendant un an et demi de tournage, durant lequel les deux se sont promenés au Québec, en Belgique et au Danemark, Éli Laliberté plonge dans le magnifique univers de son fils, rempli de danse et de hip-hop.

Avec lumière et un côté foncièrement humaniste, le réalisateur montre pour les non-initiés à quoi ressemble une vie avec une personne comme Lucas, grâce à toutes les activités réalisées lors du tournage, telles que son spectacle de rap éblouissant aux Francofolies ou encore la course TROIS, 2, 1, GO! organisée à Montréal par le Regroupement pour la Trisomie 21. « Ce sont des personnes tellement pures et authentiques, avec une unicité valide », souligne le réalisateur qui se consacre uniquement à l’art du documentaire.

« Lorsque Lucas a visionné le film, il a exprimé énormément de fierté et de gratitude! Il est super content d’avoir fait ce film avec moi et il en reste aujourd’hui très touché. Pour ma part, je suis en paix avec le projet et bien heureux du résultat. J’en ressors avec une motivation nouvelle pour pousser son potentiel encore plus loin et lui permettre de déployer ses ailes pour qu’il puisse vivre ses rêves au maximum », témoigne-t-il.

L’étincelle derrière ce projet repose sur une campagne de sensibilisation menée par la Société canadienne du syndrome de Down dans laquelle l’association réclame auprès de l’Union internationale pour la conservation de la nature que les personnes atteintes de la trisomie 21 soient placées sur la liste des espèces menacées par l’activité humaine. « Évidemment, tout ceci n’était qu’un coup d’éclat de leur part. L’idée était simplement de guider la population vers une prise de conscience collective quant aux tests systématiques. Dans certains pays, ces dépistages amènent à plus de 95 % des cas à des avortements, comme au Danemark », explique le cinéaste gaspésien, ajoutant que le titre du film s’inspire justement de cette démarche-là.


Avec lumière et un côté foncièrement humaniste, le réalisateur montre pour les
non-initiés à quoi ressemble une vie avec une personne comme son fils Lucas. Photo :Offerte par Éli Laliberté

Un film qui refuse de donner des leçons

« Qui sommes-nous pour juger? Les couples qui choisissent de mettre un terme à ces grossesses-là agissent sans doute en fonction des connaissances qu’ils ont sur la qualité de vie des personnes vivant avec la trisomie 21. Même moi, je n’ai aucune idée de ce que j’aurais fait », explique Éli Laliberté, préférant plutôt exposer la richesse de leur vie que de moraliser les familles qui choisissent l’avortement.

Après tout, à ses yeux, cette question loin d’être binaire mérite une attention poussée puisque, présentement, cet enjeu reste un choix individuel et non de société. « Nous sommes nous-mêmes handicapés face à la question puisque nous manquons cruellement de connaissances et de compréhension, comme si nous votions sur une chose si cruciale en toute ignorance de cause », ajoute celui qui est retourné sur les bancs d’école pour faire une maîtrise en études des pratiques psychosociales à l’Université du Québec à Rimouski.

C’est pourquoi du point de vue de la mise en scène, le réalisateur privilégie une approche plus ancrée dans celle du reportage, c’est-à-dire transparente, didactique et instructive. Ce type de réalisation demeure nécessaire à ses yeux pour bien communiquer tous ses questionnements sur le sujet, au risque peut-être de surcharger le spectateur d’informations et de débats éthiques.

Un contexte de production favorable

Éli Laliberté avoue que l’intérêt des bailleurs de fonds pour son projet reste curieux. Lorsqu’il a eu l’idée du film, il y a plus de 10 ans, presque personne n’était au rendez-vous pour le financer et le distribuer, puis tout d’un coup, des années plus tard, ça fonctionne. Peut-être qu’avec le temps, croit-il, les gens affichent une sensibilité plus forte à la différence, puis un besoin de la laisser s’exprimer. « C’est mystérieux de comprendre ce qui intéresse les gens ou pas. Parfois en tant que cinéaste, on est convaincu que nous avons la meilleure idée du siècle et pourtant personne ne veut rien savoir; sinon, c’est l’inverse complètement! », indique-t-il, rieur.

Le cinéaste se réjouit aussi de la belle réception critique qui a suivi la sortie de Lucas, une espèce humaine en voie de disparition en novembre dernier, traduite par des apparitions télévisuelles et entrevues radiophoniques, ainsi qu’un accueil chaleureux de la communauté dans laquelle Lucas a grandi. « Étrangement, les gens manifestent souvent leur joie, leur optimisme et le sentiment positif qui se dégage du film, même s’ils disent que le sujet reste très lourd », commente Éli Laliberté.

Produit par Radio-Canada, Lucas, une espèce humaine en voie de disparition est accessible sur ICI TOU.TV, le service d’écoute en continu du diffuseur public. Une version du film allongée de 30 minutes est sur le point d’être finalisée. Celle-ci plongera plus encore dans le quotidien de Lucas afin de « le voir rayonner davantage ». Éli Laliberté soumettra ensuite le long métrage dans les festivals pour lui insuffler une seconde vie.

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Des mots, des notes et des images : Luan Larobina

NOUVELLE | Dans la famille de la documentariste native de la Baie-des-Chaleurs Louise Lavoie, neuf membres, dont son frère, ont été adoptés par les siens depuis les années 1940. Dans son premier long-métrage Les enfants de la rivière Nouvelle, la cinéaste décide de raconter leur histoire à l’aide d’images d’archives tout en dressant un portrait de l’adoption au Québec.

Pendant huit ans, elle plonge dans son arbre généalogique afin de recueillir les témoignages de ses proches. Ce n’est que pendant l’été 2023, lors du dernier festival international de cinéma Les Percéides, que Louise Lavoie révèle au public, en grande première mondiale, un film intimiste, touchant et lumineux, chaudement accueilli par le public.

« Mais pourquoi donc autant d’enfants ont été adoptés dans ma famille? Se sont-ils inventés une histoire pour comprendre pourquoi ils ont été confiés en adoption? », se demande d’emblée la cinéaste d’origine gaspésienne. Il s’agit de questions délicates et épineuses pour ceux et celles qui ont été adoptés, admet-elle, mais néanmoins à sa grande surprise, tout le monde a accepté de témoigner devant la caméra.

« Au bout du compte, j’ai senti qu’ils exprimaient un grand soulagement de pouvoir enfin parler d’adoption et qu’on s’y intéresse bien que ce ne soit pas un sujet dont on discute lors des soupers de famille », observe la documentariste, ravie de voir sa famille se confier avec générosité et vulnérabilité.

Ainsi au fil des histoires d’adoption racontées à l’écran, dont celle de ses deux petits-cousins jumeaux nés en Roumanie, on constate assez rapidement que l’adoption reste un sujet universel. Parce que oui, on voyage dans Les enfants de la rivière Nouvelle aussi grâce aux histoires des enfants adoptés en Haïti (dans le cas de Cassandre, la plus jeune née en 2002) et en Chine notamment, bien que le point d’ancrage du film soit représenté par le village de Nouvelle, le lieu de naissance des aïeuls.

C’est dans cette communauté, près de la rivière, que l’on découvre l’histoire des neuf enfants adoptés de sa famille : son frère, sa nièce, un cousin, deux cousines, deux petits-cousins et deux petites-cousines. « Une rivière bordée d’arbres, dont les racines se touchent, s’entremêlent dans la même terre, dans le même terroir, comme celles des enfants. Ces arbres, la rivière et le village qui font de ces enfants : Les enfants de la rivière Nouvelle », résume avec poésie la réalisatrice.


Cinéaste indépendante, Louise Lavoie cherche, grâce au cinéma et à l’action sociale, à donner la parole à ceux et celles qui échappent souvent aux regards. Photo : Pierre Rochette

Raconter l’adoption d’un point de vue historique et féministe

« Avec ces histoires d’adoption qui se suivent dans le film, on y suit nécessairement l’évolution de la condition féminine au Québec », affirme Louise Lavoie qui mentionne que son oeuvre se veut résolument féministe. En effet, au-delà du thème de l’adoption, le film parvient à rejoindre une dimension politique et sociale maîtrisée, fruit d’un travail de recherche de la part de la réalisatrice pendant deux ans, avant de débuter le tournage, afin de dévoiler le contexte dans lequel ces enfants ont vu le jour et qui explique leur mise en adoption.

À titre d’exemple, nous y apprenons davantage, à notre grand désarroi, sur le fameux cas des « filles-mères », c’est-à-dire ces femmes qui accouchaient sans être mariées, un phénomène bien présent au Québec pendant la période du gouvernement de Maurice Duplessis dans les années 1940 et 1950.

« Un sentiment de culpabilité les accaparait, alors elles se forçaient à confier leur enfant en adoption. C’est pourquoi les adoptions étaient monnaie courante ces années-là, soit 3000 à 4000 par an », raconte la réalisatrice avec émotion. « On les cachait ces femmes-là, alors il n’y a, même à ce jour, très peu de documentation et d’histoire à leur égard. C’est en parlant avec elles qu’on réalise que cette époque a été très difficile », poursuit-elle.

Un passage fort émouvant illustre par ailleurs cette triste réalité. Lucille, aujourd’hui âgée de 75 ans, l’aînée des personnes adoptées et la cousine de la réalisatrice, lit un extrait d’un ouvrage du nom de La prière de l’indigne qu’on faisait lire aux adolescentes à cette période pour les faire sentir honteuses si elles concevaient un enfant hors des voies du mariage. « On faisait lire ça aux jeunes filles enceintes, seules dans leur chambre, dans l’unique objectif de les ostraciser et de les isoler. Ça donne des frissons », se désole la documentariste dans la soixantaine.

Pendant la révolution tranquille dans les années 1960, les mises en adoption dans la province ralentissent grandement avec l’arrivée de la pilule contraceptive.

« On passe d’un moment où les crèches sont pleines, puis tout d’un coup, presque plus d’enfants. Et là, ce qui est intéressant dans ma famille, c’est qu’il n’y a tellement plus personne à adopter, qu’elle se tourne vers les communautés autochtones et même à l’international », explique Louise Lavoie. C’est pourquoi dans les années 1980, sa soeur adopte une jeune autochtone de six ans alors prise en charge par la Direction de la protection de la jeunesse (DPJ).

Il y a eu 300 000 enfants confiés à l’adoption dans l’histoire du Québec, révèle Louise Lavoie, dont 100 000 qui n’ont jamais été adoptés. Et encore aujourd’hui, la province compte plus de 20 000 personnes adoptées à l’international, renchérit-elle.

Un film qui a grandement résonné avec le public en Gaspésie

Après une première mondiale devant une salle comble lors des Percéides, le film a entamé une belle tournée en Gaspésie. Le film a débuté son voyage à Nouvelle pour ensuite faire le tour de la péninsule jusqu’à Rimouski. À Gaspé, la projection s’est même déroulée avec la Table de concertation des groupes de femmes de la Gaspésie, ce qui a valorisé le côté féministe de l’oeuvre, au plus grand bonheur de la cinéaste. Maintenant, elle essaie de le projeter partout au Québec.

Pour un film presque entièrement autofinancé et réalisé pendant huit éreintantes années, on peut dire mission accomplie pour Louise Lavoie qui en est à son premier long-métrage. « En plus, les spectateurs se sont montrés tellement généreux dans leurs témoignages à la suite des projections. C’est fantastique, c’est là que mon film prend tout son sens et que j’éprouve le véritable plaisir du cinéma », s’exclame souriante, celle qui caresse aujourd’hui le rêve de publier un projet de fiction avec sa fille.

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Se rassembler collectivement dans la solitude avec Suite pour personne

PETITE-VALLÉE | Habitée par un vaste sentiment de solitude qui se décline de mille et une façons, la jeune auteure-compositrice-interprète de 27 ans originaire de Petite-Vallée présente son premier album dans lequel elle tente d’allier la vulnérabilité avec la simplicité. Au cours des 10 titres qui composent cet opus, on se laisse bercer par la douceur et la tendresse de la voix de l’artiste portée musicalement par des arrangements instrumentaux réfléchis et un joli côté pop accrocheur.

Jeanne Côté n’avait pas songé que la solitude soit la ligne directrice de son album, mais naturellement, dit-elle, c’est l’émotion qui a surgi avec le plus de force lors de la création de Suite pour personne. « C’était mon mood [état d’âme] du moment, en plus c’était juste avant l’arrivée de la pandémie, donc avant qu’on soit vraiment pogné tout seul sans pouvoir voir personne », se souvient-elle.

« Les chansons que j’ai écrites restent des questionnements que je me pose toujours à ce jour. Je n’ai pas de message à passer ni de réponse à offrir. Je me questionne simplement sur mes relations amicales, amoureuses, et surtout découvrir où je place mon indépendance avec les humains qui m’entourent pour qu’elle soit bénéfique », témoigne-t-elle.

Coucher les fortes émotions qu’elle a vécues sur le papier lui a permis de les rendre tangibles pour ainsi les explorer en profondeur, un cheminement qui reste essentiel selon elle pour mieux les comprendre.

C’est aussi là que repose le travail d’un ou une artiste, ajoute-t-elle, c’est-à-dire de partager sa propre sensibilité avec le public pour toucher les gens. C’est pourquoi elle considère que Suite pour personne ne présente aux auditeurs aucun artifice visant à occulter une partie d’elle-même. Avec introspection, elle affirme avoir l’impression que ce premier opus montre exactement qui elle est en tant qu’artiste et que les chansons expliquent également où elle est rendue dans sa vie.

Cet album auquel elle colle l’étiquette de folk alternatif oscille entre des chansons parfois plus pop et lumineuses avec Ouragans et Touché-coulé, ou par moment, douces et planantes avec, à titre d’exemples, Laisse aller ou J’suis là. Cette dernière chanson demeure un moment fort de l’album pour son piano évoquant celui du compositeur Yann Tiersen dans le film français Le fabuleux destin d’Amélie Poulin.

La genèse de l’album tire ses racines de la chanson Je n’y suis pour personne de Daniel Lavoie et de Sylvain Lelièvre, une pièce que la jeune artiste chérit profondément et qui surgit par moment dans son esprit de façon impromptue sans qu’elle ne s’y attende. « Au moment où j’ai lâché ma maîtrise en littérature, j’avais l’ambition de réaliser un album personnel, puis la chanson m’est revenue en tête. À la place de la laisser passer tout droit, j’ai décidé d’en profiter et d’écrire une suite à la toune », raconte-t-elle disant que Je n’y suis pour personne (par ailleurs la seule reprise figurant sur l’album) a agi comme un moteur créatif pour Suite pour personne, d’où le jeu de mot dans le titre.

Musicalement, Marie-Jo Thériault, Catherine Major et Kate Bush demeurent des influences majeures pour la jeune artiste. « J’adore leur côté sensuel ainsi que leur férocité qui peut devenir très sensible. C’est un peu cette énergie que j’essaie de transmettre dans ma musique », illustre Jeanne Côté.

Fille du grand manitou du Festival en chanson de Petite-Vallée, Alan Côté, Jeanne Côté baigne dans la musique depuis toujours. Elle a toutefois voulu se distancier de la notoriété de son père et voler de ses propres ailes pour mener son projet. Elle s’est ainsi entourée de plusieurs musiciens rencontrés
au cours de son passage collégial lorsqu’elle étudiait en musique classique au Cégep Saint- Laurent à Montréal. « J’y suis allée en dehors du clan pour cet album parce qu’on parle beaucoup du fait que je suis la fille d’Alan, ce qui ne me dérange pas, mais j’ai le goût de faire ma trace et de travailler avec des collaborateurs complètement extérieurs à ma famille », explique-t-elle.

En effet, en référence à ce « clan » familial auquel Jeanne Côté fait allusion, sa soeur Mathilde a composé l’année dernière un opéra de chambre mettant à l’honneur le roman emblématique de la beat generation, Sur la route, écrit par Jack Kerouac, tandis que sa mère Danielle Vaillancourt a longtemps dirigé la Petite école de la chanson à Petite-Vallée.


Malgré elle, Jeanne Côté mentionne que la solitude est le sentiment qui a le plus ressurgi dans l’écriture de Suite pour personne. Photo : Anne-Marie Garand

Imprégnée du souffle gaspésien de la mer et des montagnes pour toujours

Jeanne Côté puise ses paroles d’une maîtrise en littérature presque complétée, mais surtout, essentiellement des forces de la nature de la péninsule où elle est née et a grandi. La musicienne avoue que la Gaspésie ne l’a jamais vraiment quittée bien qu’elle soit maintenant installée à Montréal depuis 10 ans.

« Je n’ai pas le choix en tant que Gaspésienne d’être influencée par le territoire. J’ai grandi entourée des éléments et de leur force. Naturellement j’en parle dans mes textes et la nature fait même partie de qui je suis physiquement », confie-t-elle. En effet, il n’y a qu’à jeter un coup d’oeil à certains titres des 10 morceaux qui meublent Suite pour personne tels que Ouragans, Vents d’ouest, Y peut mouiller ou encore La Vague pour réaliser que la nature, avec une prédominance marquée pour l’eau, demeure essentielle pour la Gaspésienne.

Sinon, garder une vue vers l’horizon, tel est l’un des souhaits que Jeanne Côté chérit le plus. C’est d’ailleurs pour cette raison que la fenêtre figure parmi les symboles les plus forts dans son imaginaire. « Les fenêtres sont une obsession pour moi dans la vie. Depuis que je suis toute petite, aussitôt que j’étais dans une classe, j’allais m’asseoir près des fenêtres pour pouvoir regarder par là et avoir l’impression de m’enfuir et d’avoir une porte de sortie », se remémore-t-elle.

Jeanne Côté participera par ailleurs à la 27e édition du prestigieux concours de la relève musicale francophone Les Francouvertes qui se déroulera à Montréal ce printemps. « C’était la septième fois que je m’inscrivais ; j’avais hâte qu’ils me prennent » dit-elle à la rigolade. Peu importe le sort de la compétition, la musicienne affirme se produire sur scène avec confiance, mais que ce sera sans doute son dernier concours musical, désirant consacrer son énergie ailleurs.

L’album Suite pour personne est disponible facilement sur Spotify, YouTube Music, Bandcamp, Soundcloud et Apple Music, entre autres.

 

Pour lire le second article culturel : https://graffici.ca/actualite/des-mots-des-notes-et-des-images-genevieve-leblanc/

Bouren amas (comme le vent : les textes poétiques mis en musique

DE CHARLOTTE VAIDYE-BOURGAULT

GASPÉ | La jeune néo-gaspésienne Charlotte Vaidye-Bourgault, alias Char, a présenté son premier album l’automne dernier, en amas (comme le vent, dans lequel les 11 pièces qui y figurent se veulent des chansons de forme libre, selon la pensée de l’artiste. Entre spectacles, collaborations musicales et vie de barista au Paquebot Café de Gaspé, l’artiste de 22 ans demeure une personnalité incontournable de la scène locale et émergente de la ville.

« Chaque chanson de l’album est unique, insolite, expérimentale et composée de notes spontanées », lance
d’emblée Charlotte Vaidye-Bourgault pour définir sa démarche artistique, c’est-à-dire spontanée dans la créativité. Par ailleurs, seule une des 11 chansons comporte un refrain parce que l’écriture n’est pas pensée avec une finalité musicale ; elle se fonde plutôt sur des poèmes écrits à temps perdu qui deviennent
éventuellement portés par la musique, explique-t-elle.

« J’ai décidé d’appeler mon album en amas parce que ça représente le ramassis de quatre ans de travail. Puis, comme le vent ajoute un brin de poésie à la chose », expose la jeune artiste d’origine montréalaise en précisant avoir opté pour un lettrage minuscule pour des raisons esthétiques. « Pour les curieux et curieuses qui cherchent la parenthèse manquante au titre de l’album, j’invite les auditeurs à écouter les chansons », lance-telle de façon nébuleuse pour ajouter au mystère quant à cette absence.

Elle évoque aussi que tout le processus créatif symbolise également la synthèse de son passage en Gaspésie, elle qui s’est installée à Gaspé en 2018 pour y suivre une formation collégiale en Arts, lettres et communication.

Pour s’inspirer, Charlotte se nourrit énormément du fruit de ses nombreuses collaborations artistiques avec la faune musicale locale. « Je trouve ça important de faire vivre Gaspé artistiquement et culturellement. C’est une façon pour moi de m’impliquer activement dans la communauté. Je ne voulais pas arriver sur la pointe gaspésienne sans n’avoir rien à offrir, sans dynamiser la vie culturelle », témoigne la néo-gaspésienne.

Un lancement intimiste entre onirisme et chaleur automnale

L’automne dernier, l’artiste a pris d’assaut le Paquebot Café pour y faire son lancement d’album. Armée de sa pédale à effets permettant d’enregistrer des boucles musicales (loop station), de sa guitare et accompagnée du batteur Loïc Bruyère avec qui elle collabore pour de nombreux spectacles, Charlotte Vaidye-Bourengault a présenté son album avec une approche expérimentale.

« J’ai joué mes chansons comme elles se suivent sur l’album pour offrir une expérience authentique aux spectateurs tout en présentant mes pièces de façon différente », mentionne-t-elle. Ainsi, la jeune musicienne a débuté de nombreuses pièces avec de longues introductions souvent oniriques, pour ensuite s’inspirer du moment, et jouer sa pièce d’une toute nouvelle façon. « Je commençais avec une petite ambiance que je créais avec ma loop station pour ensuite me laisser imprégner par la vibe [l’énergie] du moment », spécifie Charlotte.

« Je voulais souligner le fait que chaque chanson diffère à tout coup d’une interprétation à une autre parce que chaque moment est unique », fait-elle valoir.

De plus, le spectacle avait une direction artistique bien définie afin de refléter le plus fidèlement possible l’univers musical de l’album. « Mes amis et moi avions apporté du bois de grève trouvé sur la plage d’Haldimand et des plantes forestières gaspésiennes. On voulait envahir le Paquebot de nature sauvage », raconte celle qui est une grande passionnée de plein air. La jeune auteure-compositrice-interprète se produit artistiquement sous le nom de Char afin de déjouer les attentes du public, avec ce que le mot «char» peut susciter comme image. « Quand on entend ce mot comme nom d’artiste, on peut s’imaginer une personne plus crue, plus dure et plus macho parce qu’à mon avis, utiliser le mot “char” peut être une façon vulgaire pour
désigner une automobile. Il s’agit donc d’un mot qui présente un gros contraste avec ma personnalité », illustre Charlotte Vaidye-Bourgault.

« Ce nom affiche aussi que je ne souhaite pas me prendre au sérieux. Si je me présentais avec mon véritable nom, il y aurait un aspect beaucoup plus officiel avec ma musique », renchérit-elle. Sinon plus simplement, c’est aussi seulement un surnom qui lui colle à la peau depuis toujours, tranche-t-elle pour clore les interrogations entourant la signification de sa persona artistique.

Il est possible de se procurer l’album facilement sur Spotify, YouTube Music, Bandcamp, Soundcloud et Apple Music entre autres. Entre-temps, Charlotte avance qu’il sera sans doute possible de la voir performer lors de petits spectacles improvisés qui pourront naître prochainement sans crier gare.


Charlotte Vaidye-Bourgault lors de son lancement au Paquebot Café le 8 octobre dernier. Photo : Crédit : Maxime Caron

Des mots, des notes et des images ; partie 2/3
Des mots, des notes et des images ; partie 3/3

Le nouvel « album folk rock americana d’inspiration sixties »

De Félix Soude

GASPÉ | L’artiste gaspésien Félix Houde, mieux connu sous le nom de Félix Soude, présente sans doute avec son quatrième album Obéissance programmée son opus le plus fluide et le
plus authentique, croit-il. Enregistré de façon rétro avec des bandes analogiques, l’album propose 12 chansons énergiques coup de poing, à l’image de celles de Plume Latraverse, mais à saveur gaspésienne, avec un esthétisme sonore ressemblant beaucoup à celui des vinyles des années 60 et 70.

« On a enregistré l’entièreté de l’album en studio, mais en live [en direct] à la place de capturer le son des
instruments un à la fois, ce qui y amène un côté bien vivant », raconte Félix Soude. Le musicien voulait apporter à l’album la même énergie qu’il dégage lorsqu’il se produit sur scène.

« En spectacle, je me sens comme si j’étais sur un ring de boxe, je me défoule et ça me fait du bien de créer ce contraste avec qui je suis en dehors de la musique », explique celui qui travaille au sein du ministère de l’Immigration, de la Francisation et de l’Intégration du Québec en tant que conseiller à Gaspé.

Pour la première fois de sa carrière, l’auteur-compositeur-interprète a collaboré avec un producteur qui l’aiguillait dans la direction artistique de l’album. « J’ai toujours écrit des chansons qui fusionnent le punk et le folk avec des touches de rockabilly, de country et de blues, mais cette fois-ci grâce à Mike Trask [le producteur de l’album], j’ai réussi à créer sur Obéissance programmée un fil conducteur au travers de cet amalgame de styles musicaux », illustre le chansonnier de 46 ans.

De plus, l’influence acadienne se fait aussi sentir sur ce dernier opus puisqu’il a été enregistré à Memramcook, une municipalité néo-brunswickoise, située en périphérie de Moncton, avec des musiciens des Maritimes uniquement. En effet, Félix Soude a souvent accompagné des artistes faisant partie de la vive ébullition musicale acadienne tels que Lisa Leblanc et les Hay Babies notamment.

Un lancement d’album sous forme d’exposé oral

En décembre, Félix Soude a déjoué les attentes du public présent en grand nombre lors de son lancement au Paquebot Café. Il a proposé un spectacle dans une formule de questions-réponses avec les spectateurs pour raconter son parcours artistique et le processus créatif derrière certaines de ses chansons à l’aide d’une
présentation PowerPoint et ce, sans interpréter une seule des chansons de son nouvel opus.

« J’ai expliqué la genèse d’Obéissance programmée avec quelques anecdotes de production tout en mentionnant mes influences principales et en présentant les musiciens avec lesquels j’ai enregistré le disque », mentionne celui qui définit son lancement comme étant une conférence animée plutôt qu’un
véritable spectacle. « Je leur ai fait écouter [au public] quelques extraits de l’album parce que si j’avais joué les chansons seul sans les autres musiciens présents lors de l’enregistrement, je n’aurais pas rendu justice au disque », ajoute-t-il en précisant que ses musiciens se trouvaient alors au Nouveau-Brunswick.

Des chansons de plus en plus optimistes

« Dans l’écriture, j’adore plonger dans des sujets plus sombres pour tomber dans la critique sociale, mais avec un petit côté déjanté et humoristique pour mieux faire avaler la pilule », mentionne Félix Soude voulant ainsi honorer deux de ses plus grandes influences en écriture, soit Plume Latraverse et le chansonnier français Renaud.

À ses yeux, la chanson Vivre en Gaspésie parue en 2011 sur son deuxième album, Félix Soude, demeure un bel exemple de cette approche dans l’écriture. « La chanson commence de façon ironique par un accident de “char” avec un orignal sur le chemin de la mine de Murdochville pour finalement terminer de façon plus trash avec le suicide », évoque-t-il. En effet, le répertoire du chansonnier se distingue avec des sujets parfois lourds ou très personnels tels que la dépendance et les peines d’amour, souligne l’artiste.

Néanmoins, une chose est certaine : ce côté incisif et pessimiste se retrouve de moins en moins dans ses chansons, révèle Félix Soude.

« Quand j’écrivais ces morceaux-là, c’était une période assez marquante. La région gaspésienne allait plutôt mal puis plusieurs personnes dans mon entourage sont décédées à ce moment », confie l’artiste qui avoue ne presque plus produire ces chansons sur scène, voulant ainsi clore ce chapitre définitivement. « Ce n’est vraiment pas mon intention de voir les gens quitter mon spectacle en pleurant », lance-t-il.

Natif de Gaspé, Félix Houde s’est fait connaître en 2007 en remportant les honneurs au Festival en chanson de Petite-Vallée, soit les prix du jury et du public. Il a ensuite profité de cette vague de popularité pour lancer quelques mois plus tard son premier album Y’a rien qu’m’dérange. C’est aussi à ce moment que Félix Houde s’est doté du pseudonyme, Félix Soude, pour se distinguer de son emploi « sérieux », dit-il, au sein du gouvernement du Québec.

Il a participé l’été dernier aux festivités entourant le 350e anniversaire du village de Barachois dans le secteur de Percé, devenu célèbre pour avoir été le premier établissement français permanent en Gaspésie. Sinon, aucun spectacle ne figure à son horaire pour le moment, quoiqu’un « show [spectacle] surprise est si vite arrivé, peut-être en Nouvelle-Orléans », indique-t-il avec joie, avec son nouveau groupe Le Caraquet Express formé de quelques musiciens qui ont participé à l’enregistrement d’Obéissance programmée.

Par ailleurs, son dernier album se retrouve entre autres sur Spotify, Bandcamp et Apple Music.


Le quatrième album de Félix Soude souligne le retour de l’artiste en Gaspésie, sa terre natale, après 20 ans passés à Montréal. Il se dit bien heureux de revenir à Gaspé pour chanter sa région et découvrir les musiciens locaux. Photo : Roger St-Laurent

Des mots, des notes et des images ; partie 1/3
Des mots, des notes et des images ; partie 2/3

Cette initiative du Festival en chanson de Petite-Vallée, mise sur pied pour la première fois de son histoire, a regroupé les autrices-compositrices-interprètes de la relève Gabrielle Côté (alias Gawbé), Louve Saint-Jeu, Sandrine St-Laurent et Luan Larobina avec le groupe NINAN, issu de la communauté innue de Matimekush-Lac John à Schefferville sur la Côte-Nord.


Les autrices-compositrices-interprètes allochtones Gabrielle Côté (alias Gawbé), Louve Saint-Jeu, Sandrine St-Laurent et Luan Larobina ont rencontré le groupe autochtone NINAN issu de la communauté innue de Matimekush-Lac John à Schefferville. Photo: Guillaume Whalen

À l’image d’une longue introspection, cette résidence cherche à confronter les artistes face à leur démarche musicale pour qu’ils apprennent à mieux se connaître et mieux définir leur propre art, explique Alan Côté, le directeur général et artistique du Festival en chanson de Petite-Vallée.

Au-delà de permettre aux auteurs-compositeurs-interprètes de progresser dans leurs musiques respectives, cette semaine intensive au presbytère a été une magnifique occasion pour Alan Côté de provoquer une rencontre entre des créateurs issus de différentes cultures. « La touche avec les Innus a permis de démystifier certaines croyances entourant les relations autochtones », constate-t-il.

Tous ces artistes ont accepté sans aucune hésitation l’invitation d’Alan Côté de se rassembler sur la pointe gaspésienne pour plonger une semaine durant dans la musique et l’ouverture sur l’autre. « Personne ne se connaissait avant d’arriver ici et très vite, j’ai senti que les artistes avaient envie de se rencontrer et de partager leur amour musical. En plus, tout le monde a fait preuve d’une grande curiosité bien vivante pour la culture de l’autre », témoigne Mathilde Côté, l’une des formatrices.

En effet, un bel esprit de camaraderie à l’image de celui retrouvé dans un camp de vacances s’est vite installé au presbytère. Frederic Cluney, le chanteur du groupe NINAN, se dit extrêmement touché par l’enthousiasme et les efforts des allochtones de découvrir l’innu-aimun, sa langue maternelle.

« Quand j’étais petit, je me réveillais tous les jours pour apprendre le français à l’école. Je me suis forcé même si ma première langue est l’innu-aimun. Alors, je trouve ça vraiment formidable de voir des non-autochtones essayer de parler ma langue maternelle », raconte celui dont le groupe a participé à la déferlante autochtone lors de la dernière édition du festival. « Je trouve magique ce que nous sommes en train de créer tout le monde ensemble pendant la semaine », ajoute-t-il.

Luan Larobina, la seule artiste gaspésienne du lot alors que toutes les autres habitent soit à Québec ou à Montréal, considère que cette rencontre avec les Innus ne serait pas devenue aussi mémorable si elle n’avait pas été guidée par la musique. « Ce que j’aime le plus de la musique, c’est qu’elle se partage si bien. C’est un art qui demeure une merveilleuse façon de communiquer et qui transcende les dialectes peu importe nos origines », évoque-t-elle.

« Les Innus ont une manière de penser bien différente de la nôtre. Dans leur langue, il y a des mots qui expriment des concepts que nous en français, on dirait en plusieurs phrases. Je trouve la langue très riche puisqu’elle crée de belles images inspirantes dans la composition », estime celle dont la musique se distingue pour rassembler ses racines argentines et québécoises avec des rythmes chauds sud-américains collés sur des textes francophones.


Les neuf artistes ont présenté au Camp chanson de Petite-Vallée le 20 janvier, un spectacle préparé en seulement quelques jours. Photo: Guillaume Whalen

Une promiscuité musicale inspirante

Avec un horaire ficelé serré, les artistes ont meublé leur temps en musique uniquement, avec toutes sortes d’ateliers, notamment d’écriture ou d’arrangements, sous le mentorat de la pianiste Mathilde Côté et du multi-instrumentiste Guillaume Arsenault. Les musiciens avaient comme mission de présenter à leur sortie de résidence un spectacle pour refléter le fruit de leur semaine passée au presbytère.

« Les artistes arrivaient avec leur propre répertoire qu’on retravaillait ensemble. On essayait d’ajouter soit des passages en innu-aimun sur certaines chansons allochtones ou en français pour les tounes de NINAN », illustre Mathilde Côté. Cette dernière s’occupait un peu plus du volet relié aux arrangements musicaux, épaulée par Guillaume Arsenault qui dirigeait pour sa part davantage la mise en scène du spectacle final. « En plus de l’innu-aimun, on apprend également l’espagnol à cause des racines argentines de Luan Larobina », se réjouit-elle

Ainsi, la sortie de résidence s’est cristallisée avec un spectacle unique au Camp Chanson de Petite-Vallée dans lequel les artistes ont réinterprété certaines de leurs chansons de façon intime, touchante et tout en douceur devant une salle comble où les spectateurs chantaient et dansaient.

Bien que le Festival en chanson de Petite-Vallée offre toutes sortes de résidences de création pour encourager la relève à poursuivre son cheminement artistique, c’était la première fois qu’une rencontre de ce type entre autochtones et allochtones voyait le jour au Village en chanson.

Selon Alan Côté, le succès de cette résidence réussira sans doute à frayer la voie à davantage de rencontres artistiques et culturelles dans le secteur de l’Estran. C’est d’ailleurs la volonté de l’organisation d’en orchestrer beaucoup plus.

La prochaine rencontre, portant le nom de « Destination Gaspésie-Occitanie », se déroulera en mars et réunira six artistes canadiens et français.

 

 

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